Filiation protéiforme | 2026

145 Les grands-mères à l’épreuve du temps chez Edwidge Danticat et Léonora Miano D’habitude perçues par rapport à leurs devancières, Man Ya de Gisèle Pineau 10 , Reine-Sans-Nom de Simone Schwartz-Bart 11 ou encore Caldonia de Maryse Condé 12 , les grands-mères des romans Le Cri de l’oiseau rouge et Contours du jour qui vient se distinguent en ce qu’elles s’éloignent de plusieurs manières de ces clichés véhiculés à l’aube de la littérature des régions d’origine de leurs créatrices. S’agit-il, cependant, de l’émergence d’un nouveau type de grand-mère ? La figure grand-maternelle traditionnelle comme gardienne de la mémoire et des traditions se trouve désormais traversée par les tensions de la vie « moderne » dont l’individualisme, la précarité économique, l’urbanisation anarchique, la violence politique, etc. De la grand-mère paternelle bourgeoise qui rejette toute solidarité familiale à Mbambè qui recrée la grand-parentalité dans un contexte urbain précaire, en passant par Granmè Ifé prisonnière d’une tradition devenue toxique, les grands-mères dépeintes par Danticat et Miano incarnent cette complexité des processus d’adaptation et de résistance caractéristiques des sociétés postcoloniales aujourd’hui. Chacun de ces personnages réinvente, à sa manière, le rôle social et familial des grands-mères. En tournant le dos à sa petite-fille et en se repliant derrière les murs de sa villa, la grand-mère paternelle adopte les codes supposés de la bourgeoise émergente. Si la grand-mère de Sophie maintient certaines pratiques ancestrales à effet destructeur, elle développe parallèlement des stratégies d’adaptation, notamment grâce aux ressources de la diaspora qui lui permettent de rénover sa maison. Son ambivalence même témoigne des difficultés de la transition entre tradition et modernité dans le contexte haïtien. De tous ces différents portraits, celui de Mbambè l’emporte sur tous. La grand-mère de Musango incarne l’émergence d’une figure grand-maternelle nouvelle, capable d’adapter les valeurs traditionnelles de protection et de transmission aux défis contemporains. Prise dans l’étau des maux combinés qui minent la postcolonie étranglée par le néocolonialisme, dans un univers qui, de plus en plus, s’urbanise de manière incontrôlée et s’ouvre à d’autres valeurs, c’est cette grand-mère qui répète à une plus grande échelle et dans un contexte de mixité urbaine un rôle naguère réservé à l’unité familiale et à la communauté clanique, villageoise. Sorte 10 Voir Gisèle Pineau, L’exil selon Julia , Paris, Livre de Poche, 1996. 11 Voir Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle , Paris, Points, 1995. 12 Voir Maryse Condé, Victoire, les saveurs et les mots , Paris, Mercure de France, 2006.

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