Filiation protéiforme | 2026

150 Malgorzata KOBIALKA Introduction Antonio Tabucchi, écrivain italien, traducteur de l’œuvre de Pessoa, a souvent affirmé dans son œuvre que la littérature est une forme de mémoire collective où l’Histoire de l’humanité est sauvegardée. L’auteur insiste sur le fait que « ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre » (Tabucchi 2006, 79). Tabucchi ajoute également : « L’Histoire est mémoire. Et sans mémoire, il n’y a pas non plus d’avenir » (2006, 79). Ceci est valable aussi bien au niveau macro-historique, politique et social, qu’au niveau micro-familial. Créer son arbre généalogique, l’analyser, accueillir et reconnaître les absents, puis leur donner – ou plutôt leur restituer – la place qu’ils n’ont pas pu occuper pour diverses raisons au sein de la famille est un geste essentiel pour avancer dans la vie. Pour reprendre le titre d’un excellent ouvrage de Magali Molinié publié en 2006, il s’agit de « Soigner les morts pour guérir les vivants ». Dans Politique et poétique du témoignage , Derrida observe que se détourner du passé revient à cesser d’hériter de manière responsable et à prendre des voies détournées, symptomatiques : l’oubli du fantôme prend alors la forme d’un symptôme (2005, 29). Dans ce qui suit, nous allons explorer deux textes de deux auteurs italiens contemporains : la nouvelle Le Cercle du recueil Le temps vieillit vite 1 d’Antonio Tabucchi et le roman Toutes les familles 2 d’Andrea Bajani . Entre ces deux auteurs, il y a aussi comme un lien de filiation spirituelle car Tabucchi était pour Bajani une sorte de « père littéraire » 3 . Dans les deux récits, nous allons questionner l’histoire, les racines, et surtout l’impact de la rupture de la transmission et de la filiation sur le problème de la stérilité. 1. Entre racines et souvenirs Le récit « Le cercle » évoque une famille suisse attachée aux traditions, à l’image de leur maison « solide » (C, 19), qui organise 1 Antonio Tabucchi, Le Cercle , in Le temps vieillit vite , trad. de l’italien par Bernard Comment, Paris, Gallimard, 2009, p. 5-30. Dorénavant désigné à l’aide du sigle (C), suivi du numéro de la page. 2 Andrea Bajani, Toutes les familles , traduit de l’italien par Vincent Raynaud, Paris, Gallimard, 2013. Dorénavant désigné à l’aide du sigle (TF), suivi du numéro de la page. 3 Dans son son récit dédié à Tabucchi post-mortem Me reconnais-tu ? (2014), Bajani évoque leur relation à la fois amicale et littéraire.

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