Filiation protéiforme | 2026
151 Le Cercle d’Antonio Tabucchi et Toutes les familles d’Andrea Bajani : rupture de la filiation et question de la stérilité une réunion « solennelle » (C, 19) pour la « commémoration » (C, 19) de la mort du grand- père. Tabucchi se sert de nombreuses images très évocatrices qui soulignent et soutiennent cette solidité : les photographies de famille disposées partout ; des albums ; une entreprise créée au XIX e siècle dans le canton Saint- Gall dont la gestion est transmise de génération en génération (tous les textiles de la maison portent la broderie de Saint-Gall : les coussins de Saint-Gall, les mouchoirs de Saint-Gall, etc.). Il y a ensuite les femmes de la famille – « de lait et de sang » (C, 19) –, les petits-enfants qui courent partout et se disputent des bouts de tarte au chocolat sans encore comprendre qu’ils sont les héritiers. Il s’agit donc d’une temporalité imposante, solennelle et tellement solide qu’elle sent presque une odeur de bois de chêne. La narratrice, la femme d’un des fils de la famille, est d’origine maghrébine. Elle semble en décalage par rapport aux autres. Contrairement à la stabilité du chêne, elle se sent déracinée. Il est probable qu’enfant, elle a dû partir de son village natal, et n’y est plus jamais retournée. Il y a donc quelque chose d’incertain, de supposé, de flou, de brisé dans sa mémoire : « Et sa pensée, par elle-même, était retournée à une enfance qui cependant n’était pas la sienne, à un village perdu dans le temps, au pied des montagnes dans un pays […], on appelait Maghreb comme si ce pays n’avait pas une identité mais appartenait à une géographie abstraite. Quand elle était enfant elle ne savait pas que le lieu où vivaient ses ancêtres s’appelait Maghreb, eux non plus ne le savaient pas, ils y vivaient et c’est tout, pas plus que ne le savait sa grand- mère dont l’image émergea du souvenir comme d’un puits enfoui, c’était vraiment étrange, car ce n’était pas le souvenir d’une personne, c’était le souvenir qu’on lui avait raconté d’une personne, elle n’avait jamais connu sa grand-mère, comment pouvait-elle se rappeler aussi bien le visage qu’elle n’avait jamais vu ? » (C, 19). Ce que la narratrice appelle les souvenirs sont, en fait, les souvenirs des récits des récits. On lui a raconté son passé, ses origines, les lieux qui par des conjonctures politiques ont acquis une désignation abstraite – Maghreb –, accentuant leur caractère nébuleux et irréel. On peut presque parler d’origines fabuleuses, car faites de récits, mais qui prennent la place des souvenirs ; ils ne sont pas des souvenirs, mais ils le deviennent ; à force de les entendre, la narratrice les fait siens et ils la constituent. Elle a seulement « de vagues souvenirs, des images provenant d’un temps
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