Filiation protéiforme | 2026

152 Malgorzata KOBIALKA désert en souvenirs. » (C, 17) 4 . La traduction française joue sur le mot « désert » – elle parle du temps « désert en souvenirs » puisque le désert c’est aussi celui de sa grand-mère, celui où elle avait vécu. Musicalement, on pourrait parler d’un « temps fort » de la belle-famille suisse, enracinée comme un chêne, et d’un « temps faible », de bouts d’histoires, presque spectraux, « enfouis dans le sable de la mémoire » (C, 18). La narratrice voit un lac devant la maison et pense encore à sa grand-mère qui, une cruche sur la tête, devait faire trois kilomètres jusqu’au puits pour prendre de l’eau, et constate : « vous ne pouvez pas savoir ce que c’est vraiment que de l’eau parce que vous en avez trop. » (C, 19) Par ailleurs, elle a également de « vrais » souvenirs : le cabinet d’avocat de son père dans un immeuble haussmannien, une vie confortable avec son mari dans un grand appartement à Paris. En regardant les enfants de Greta, une inquiétude l’envahit – elle ne s’était jamais posé la question suivante : pourquoi à trente-huit ans n’a-t-elle toujours pas eu d’enfant ? Et elle recommence à penser à l’eau : « […] quand il y a de l’eau, ce liquide amniotique qui est à l’intérieur du placenta nourrit le minuscule témoin qui a reçu la transmission de la chair. L’eau. Il lui sembla comprendre que tout dépendait de l’eau et qu’elle ne put s’empêcher de se demander si son corps manquait d’eau, si elle non plus ne réussissait pas à se soustraire au destin des siens qui pendant des siècles avaient lutté contre le désert en résistant au sable qui recouvre tout. » (C, 25). Il y a quelque chose des temps fossiles dans cette angoisse, une temporalité spectrale et fabuleuse, que la narratrice n’a ni vécue ni vue personnellement, qu’on lui a seulement racontée, pourtant cette temporalité est bien vivante en elle. Elle s’exprime dans son corps et dans son ressenti. L’angoisse de manquer d’eau, la mémoire des générations la travaillent, et se transmettent à travers elle. Le témoignage n’est pas forcément discursif, constate Derrida (2005, 34), « il est parfois silencieux. Il doit engager quelque chose du corps qui n’a pas droit à la parole. ». Les souvenirs, qui ne sont pas de « vrais » souvenirs mais des récits, s’avèrent vrais de manière spectrale et symptomatique ; le fantôme parle à travers le corps et le corps en témoigne. La narratrice trouve paradoxal que son mari, médecin, travaille à la recherche d’un remède pour sauver des enfants, alors que lui-même n’en 4 Cette fois-ci la traduction diverge de l’original.

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