Filiation protéiforme | 2026
153 Le Cercle d’Antonio Tabucchi et Toutes les familles d’Andrea Bajani : rupture de la filiation et question de la stérilité a pas. À la maison, il se relaxe en écoutant de la musique berbère. On peut imaginer que consciemment ou inconsciemment, il est là, au cœur du problème de sa femme – en a-t-il conscience ? On ne le saura pas. Antonio Tabucchi donne quand même souvent dans ses textes quelques indices clefs. Ainsi, à un certain moment, la narratrice constate : « la chose la plus naturelle du monde n’existe pas, les choses existent comme tu les veux si tu les penses et si tu les veux, et alors tu peux les guider, sans quoi elles vont pour leur propre compte. » (C, 23). Elle sort prendre l’air, se dirige vers une colline, le plus haut endroit de la région. Ainsi, assise sur cette colline, elle pense à ces quinze années passées avec son mari, un temps qui s’est enfui : « le temps était-il de l’air qu’elle avait laissé sortir par un petit trou minuscule dont elle ne s’était pas rendue compte ? » (C, 23). Réfléchissant à sa vie, plongée dans l’herbe et dans l’éblouissement du soleil, elle aperçoit une monade de chevaux, qui ondulant dans l’air, créent un cercle, et en ronde galopent comme dans une sorte de mystérieux ballet. On dirait que cette image insolite, ou plutôt cette hallucination, est la métaphore de l’éveil d’une mémoire longtemps endormie : « […] pendant un instant elle vit des mains qui tapaient sur la peau des tambours, la musique qui arrivait à ses oreilles sortait du sol, comme si la terre tremblait, elle l’entendit, avant d’arriver aux oreilles elle montait des pieds aux jambes, au tronc, au cœur, au cerveau. Et pendant ce temps les chevaux tournaient en cercle, toujours plus rapides, rapides comme ses pensées devenues elles aussi un cercle, une pensée qui se pensait elle-même. » (C, 27-28). Elle se rend compte que le fait de penser « à rien » fait surgir quelque chose : un ailleurs, une histoire. Elle sent qu’en elle, quelque chose cherche à faire remonter à la conscience cette terre et ce rythme enfouis, que son mari tente peut-être de réveiller en écoutant de la musique berbère. À l’instant même où elle « prit conscience de penser qu’elle pensait » (C, 28), le cercle des chevaux a disparu. On dirait, suivant la pensée de Didi-Huberman (2002, 338), que ces chevaux symbolisent un « résidu vital » tout à coup devenu vivace, « […] un fossile qui se met à danser ». Elle décide alors de s’étendre sur l’herbe et de continuer de ne penser « à rien ». Mais paradoxalement, ce « penser à rien » n’est pas rien, car cela permet de laisser affleurer des bribes de mémoire, les restes des temps passés, une vie enfouie mais qui « spectre ». « Ça spectre » aurait dit Derrida, mais aussi « ça » demande une
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