Filiation protéiforme | 2026

154 Malgorzata KOBIALKA reconnaissance. On peut constater que la stérilité a quelque chose à voir avec l’amnésie. Le cercle formé par le ballet des chevaux et des pensées s’apparente à un tourbillon vital où tous les temps se confondent dans la danse, faisant surgir l’autre, un ailleurs et un jadis. Mais l’écriture de Tabucchi est silencieuse, on peut imaginer tout cela ; elle ne dit rien, elle raconte. C’est donc au lecteur d’imaginer les liens entre les événements, les pensées, les images, et les pas de danse. Ce qui transparaît, quand même, c’est la musicalité de ces temps : le temps fort comme un chêne, le temps faible fait des grains de sable de la mémoire, et tous ces temps formant un tourbillon du temps qui danse, en les englobant tous, aussi dense. À travers ce témoignage entre les mots, le lecteur ressent ce quelque chose de flou, de brisé chez la narratrice et un vague pressentiment que le désert où avait vécu sa grand-mère qui manquait d’eau et son désert de mémoire ont un lien subreptice avec sa propre stérilité. 2. Survivances et révélations « Les temps survivants ne sont pas des temps enfouis, ce sont des temps enfouis juste sous nos pas, et qui resurgissent en faisant trébucher le cours de notre histoire. Dans ce trébuchement résonne encore étymologiquement le mot symptôme 5 » (2002, 239) écrit Georges Didi-Huberman dans L’image survivante. Cette phrase pourrait en quelque sorte résumer le roman Toutes les familles d’Andrea Bajani où la mémoire de ce qui a été refoulé s’exprime d’une manière symptomatique dans la vie du narrateur. Pietro est instituteur ; son amie l’abandonne, leur relation s’était défaite peu à peu parce qu’ils n’avaient pas réussi à avoir un enfant. Le jour de son départ, elle lui laisse sur la table un petit mot disant que sa mère a appelé et que « Mario est mort » (TF, 23). Mais qui est Mario ? Il s’avère que c’est le grand-père de Pietro dont personne ne prononçait plus le nom depuis des années et qui n’avait pas le statut du grand-père : « Le père de ma mère était un homme auquel le temps avait soustrait même son visage. Je ne l’avais rencontré que quelques fois, puis il a 5 En grec « sympiptein » veut dire « rencontrer ». Toujours en grec, « sumptôma » signifie « accident », « coïncidence » ; il est constitué à partir des deux mots, à savoir « sun », qui veut dire « avec », et « piptein », qui signifie « arriver » ou « survenir ». Le symptôme est donc, à l’origine, ce qui survient avec , ou ce qui arrive avec . Et le symptôme secret presque toujours la trace d’un autre, d’un fantôme secret souvent oublié de l’histoire.

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