Filiation protéiforme | 2026

155 Le Cercle d’Antonio Tabucchi et Toutes les familles d’Andrea Bajani : rupture de la filiation et question de la stérilité disparu. Ce n’était pas assez pour mériter le nom de grand-père, mais son absence était trop encombrante pour qu’il ne soit qu’un monsieur passant par-là. » (TF, 34) Mario avait fait la guerre sur le front russe ; il est rentré si traumatisé qu’il n’a jamais réussi à mener une vie normale et a fini ses jours dans une institution spécialisée. Mario, l’image d’un cadavre vivant, dont la famille reniait l’existence, faisant comme s’il était mort. Mario, dont les photographies ressurgissaient parfois des vieux livres. Mario, cet absent dont la famille n’a jamais réussi à effacer la trace. En réalisant un de ces fantasmes qu’on a tous eu un jour – sonner à la porte d’un appartement où on a vécu dans la jeunesse ou dans l’enfance –, le narrateur fait connaissance d’Olmo, qui devient pour lui une sorte de grand-père prothétique, et qui, comme par hasard, a un vécu semblable à celui de Mario. C’est grâce à lui que le jeune homme va dépoussiérer le passé et découvrir l’histoire longtemps refoulée. Dans l’écriture d’Andrea Bajani, on sent toujours quelque part l’écho d’Antonio Tabucchi avec qui Bajani était lié d’amitié. Cette notion de filiation dont parle le roman Toutes les familles est en effet perceptible à un niveau plus subtil concernant l’inspiration littéraire : la scène du développement des photographies, la relation entre l’image et la parole, la spectralité de l’être comme condition existentielle. Alors que le personnage de Mario était en quelque sorte exclu de la famille, même s’il était vivant, paradoxalement, c’est seulement après sa mort, lorsque Pietro a commencé à faire des recherches à son sujet, qu’il est devenu présent. Dans la scène de développement des photographies de Mario, on voit toute la famille réunie dans la salle de bain, dans une sorte de rituel silencieux ou de cérémonie ayant un double but : d’un côté, « révéler » Mario, de manière photographique – technique ; de l’autre côté, le « révéler » au grand jour, pour lui donner une place au sein de la famille. Le grand-père absent, qui « sort du bac d’acide » (TF, 128), apparaît donc tel un « fantôme qui sort du noir » (TF, 129) ; et ses photographies, suspendues au-dessus de la table de la cuisine tels des spectres, font en quelque sorte ressurgir le passé, l’histoire, afin d’inscrire sa trace dans le présent. La question des traces est d’ailleurs très importante dans l’écriture de Bajani. Il s’agit souvent des empreintes qu’on laisse les uns sur les autres ainsi que de l’inscription de la trace des ancêtres en nous. Dans le roman, nous trouvons de belles pages où le narrateur lit sur le visage de sa mère la trace de sa rencontre avec son ancienne compagne actuellement enceinte d’un autre homme :

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