Filiation protéiforme | 2026
156 Malgorzata KOBIALKA « […] mes yeux qui plongeaient dans les siens telles deux mains, je fouillais en elle, je cherchais parmi les siennes les affaires de Sara, les mots qu’elle y avait laissés. […] Il y avait aussi des traces verbales, des mots que ma mère n’avait jamais employés et qui se retrouvaient soudain dans sa bouche […] Alors elle a cessé de me dire qu’elle la voyait, moi qui repérais malgré tout des traces de Sara, qui les recueillais et les emportais. » (TF, 138-139). Tandis que Pietro trouve en Olmo son grand-père prothétique, Sara, qui avait perdu sa mère à l’âge de huit ans, trouve en la mère de Pietro une mère prothétique. Pendant la séparation du couple, tous les deux, en quelque sorte, vivent un processus thérapeutique où une rupture dans la filiation et une blessure qui en résulte tendent à être réparées. Pour pouvoir se retrouver un jour, les deux doivent renouer en eux leurs propre reliance aux racines car leurs brèches individuelles influencent directement leur relation : « Puis avait jailli ce cri, une plainte qui venait de très loin, comme si elle avait escaladé le temps pour se retrouver à l’intérieur de ma mère, surgir de sa bouche et s’en aller. Quand elle avait retiré les mains de son visage, ses yeux étaient comme ceux d’une autre. » (TF, 173). En effet, tous les personnages du roman de Bajani sont habités par d’autres ; tous sont eux-mêmes et à la fois ces autres dont ils portent l’empreinte en soi, et qui s’expriment parfois à travers eux, et même malgré eux. Ce sont souvent les émotions fortes surgissant brusquement qui révèlent la trace des autres en soi ; la trace de ces autres qui, même si enfuis dans le temps, affleurent sur la surface du temps à travers les vivants, à raz-de-marée. Pietro part finalement en Russie en tant qu’envoyé spécial qui doit réparer l’histoire : celle de sa mère, d’Olmo, la sienne et toutes ces histoires qui se tisseront et entre-tisseront entre elles, se renvoyant en écho, tel un labyrinthe des souffrances passées et des non-dits. Et puis, vers la fin, comme en hommage à Amarcord de Fellini ou à La poussière du temps de Théo Angelopoulos, tombe une neige cathartique sur « sur toute la Russie […] sur notre voiture, sur la route et sur les champs, sur tous les morts qui gisaient sous terre » (TF, 303). Le titre italien du roman Ogni promessa (que l’on pourrait traduire par « Chaque promesse ») évoque la promesse faite à son grand-père par Pietro que celui-ci a pu tenir seulement vingt ans plus tard, tandis que le titre de la traduction française Toutes les familles place cette histoire sous
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