Filiation protéiforme | 2026

165 Proscrit, j’avais ton âge : une histoire familiale. Le Roman de Renart sous la loupe de la filiation l’héritage du vice ou de la ruse. La relation fort productive père-fils est un thème secondaire mais significatif, car efficace pour la transmission des ‘valeurs familiales’. Dès la branche Ia, intitulée Le Jugement de Renart , on identifie une scène familiale décrivant les membres et les relations maritales, filiales et fraternelles existantes dans cette famille ‘archétypale’ pour le Moyen Âge français. Car menacé, battu, humilié, rattrapé, mais finalement sauvé de ses ennemis qui veulent le condamner à être pendu, Renart réussit à se réfugier à Maupertuis, son château et son fief : « Maintenant qu’il est dans son essart, il ne craint plus les menaces : si on ne veut l’aimer, qu’on le haïsse ! Sa femme, qui l’aimait et le chérissait tant, vint à sa rencontre. La noble dame avait trois fils : Percehaie, Malebranche et le dernier, Renardeau, qui était le plus beau de tous. Tous les trois vinrent l’entourer, lui tirant le pan de sa tunique. Voyant les plaies qui saignaient, ils poussèrent des plaintes et des gémissements. On les lava avec du vin blanc, puis on le fit s’asseoir sur un coussin et on préparera le repas. […] La dame lui prépara un bon bain, lui fit poser des ventouses et pratiquer une saignée, si bien qu’il retrouva sa santé de naguère. » 4 Le fragment est représentatif pour une construction familiale modèle, pour le bonheur familial qu’une telle situation (même critique pour le père) dégage, pour le bon entendement entre les époux et pour les sentiments filiaux sans égal des fils pour leur parent (ici menacé et blessé par ses détracteurs). Nous ajoutons qu’il s’agit d’une famille d’origine noble, aisée, confortablement riche, possesseure d’essarts et d’un château-forteresse bien équipé en cas de siège, et avec des rapports bien étroits avec la Cour, donc commodément placée sur l’échiquier politique de l’époque. Cela n’empêche pourtant pas que Renart ait une fornication courte et rapide avec la dame Hersent, après avoir humilié la famille du loup : couvrir d’urine, insulter et maltraiter les louveteaux 5 , comme raconté dans la branche Ic, Renart jongleur . Donc la lecture 4 Le Roman de Renart . Édition publiée sous la direction d’Armand Strubel, avec la collaboration de Roger Bellon, Dominique Boutet et Sylvie Lefèvre, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 43-44. Désormais désigné à l’aide du sigle RR, suivi du numéro de la page. 5 Nous donnons en bas la confession de la dame Hersent, ‘amie’ d’Hermeline jusqu’au moment où la louve raconte à celle-ci l’épisode de son accouplement avec le goupil : « Moi, jamais je n’ai eu une conduite coupable […], excepté une seule fois, par erreur, avec maître Renart votre mari, après qu’il eut couvert d’urine, insulté et maltraité mes louveteaux. » (RR, 83).

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