Filiation protéiforme | 2026
170 Ramona MALIȚA testament de Renart donne des renseignements sur le sujet de la fortune familiale : captif, le goupil est conseillé de faire son testament, car « vous avez des enfants petits ! » (RR, 54) lui rappelle Grimbert le blaireau, son avocat. Cet héritage matériel (immeubles et périssables) assure de bonnes circonstances aux renardeaux à se développer, à grandir et à suivre, bien sûr, les traces de leurs parents : des essarts, des châteaux, des granges bourrés de souris, de rats et de gélines, etc., bien distribués à chacun de ses fils ainsi qu’à sa femme. La filiation par sang est moins biologique que symbolique dans ces textes : c’est l’héritage de la malice, de la ruse transmises dans la lignée du goupil ; c’est aussi la transmission des traits de caractère et des stratagèmes nécessaires à la réussite sociale des renardeaux. Cela critique implicitement la société féodale en soulignant l’héritage des comportements mauvais, au sein des groupes. Renart hérite des traits caractéristiques de sa famille (ruse, tromperie, individualisme, plaisir de faire mal) et, par conséquent, il transmet ces valeurs à ses enfants, ce qui souligne une lignée de duplicité. L’intention auctoriale a pour but d’interroger ici le ‘modèle’ de transmission (im)morale : la ruse devient l’essentiel de l’héritage familial. C’est le comble de l’ironie vis-à-vis de l’une de la plus percutante institution sociétale : la famille. Dans ces termes, la filiation sert de satire de la société féodale en général, de la cellule familiale en particulier, les deux dominées par l’Église catholique. Le thème de la filiation sert aussi à ridiculiser les valeurs héréditaires cruciales du Moyen Âge : noblesse, honneur, lignage. Noble, le Roi Lion, n’incarne pas vraiment une lignée légitime, il est contesté, inefficace, ce qui reflète une vision cynique du pouvoir. Dans plusieurs branches du Roman , on voit Renart parler à ses enfants ou les initier à ses machinations. Les découpages littéraires d’en bas montrent comment Renart transmet « son savoir-faire » de la feinte à ses progénitures, illustrant des scènes de filiation et des relations familiales symboliques. Par exemple, dans la branche XXV – Les Enfances de Renart -, il explique comment tromper les autres animaux, montrant que la filiation passe par le transfert des « compétences » de tromperie. Il s’agit, dans ce cas-ci, d’une ‘recette’ de la dissimulation, alors que l’on a quelque chose, mais on veut feindre de ne pas l’avoir. Renart vient de voler trois jambons et maintenant il fait semblant de ne pas les avoir cachés chez lui, à Maupertuis : « […] il y a tant de mauvais voisins : l’un d’eux pourrait voir là vos jambons et en voudrait avoir sa
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