Filiation protéiforme | 2026

172 Ramona MALIȚA indirect (impitoyable et mordant) serait que la petite société (la famille) est le miroir fidèle de la grande société, formée de ces cellules familiales par milliers et maintenue par celles-ci. De ce point de vue, la relation familiale entre Renart et Isengrin peut être vue comme une forme de filiation symbolique, avec un jeu (assumé des deux côtés) entre maître et élève, d’où le caractère parénétique du texte, illustrant le lien (même tensionnel) entre parent et enfant. Isengrin, presque toujours corrigeable aux ‘cours de l’art de la tromperie’ (tenus et appliqués par Renart), ne se lasse point de le suivre partout et agit comme un crédule incurable, car il n’arrive presque jamais à apprendre comment se défendre contre les attaques de Renart. Il en est toujours surpris par la créativité (à des résultats catastrophiques contre lui-même) de son neveu. Il est provocateur de voir comment la parenté Renart-Isengrin illustre la filiation étendue : neveu/tonton, le moteur de tensions et de rivalités, jamais résolues, mais recréées à l’infini, inlassablement, comme dans les épisodes en séries de dessins animés de nos jours. 3.3. Filiation satirique Aux visages animaliers, les protagonistes renardiens font la parodie du roman courtois ou chevaleresque, dans le but de se moquer pas uniquement de la société, mais des modèles culturels à grand crédit à l’époque ; c’est le cas d’ironiser les formes littéraires les plus en vogue au Moyen Âge, à savoir le genre sérieux, tel le récit des bravoures et du héros vaillant (le roman chevaleresque, les chansons de gestes, la matière de Bretagne, les romans parénétiques et allégoriques portant sur les thèmes de l’honneur ou de l’amour, etc.) ; cette parodie passe par la dérision de la filiation noble : Renart et ses « cousins » (Isengrin le loup, Grimbert le blaireau, Chantecler le coq) miment une société féodale, avec ses hiérarchies aristocratiques et ses dynasties distinguées et respectables. Mais cette filiation est souvent corrompue, simulée ou niée : on prétend descendre d’un lignage noble, alors que le baltringue de loup ou de renard agit de façon vile. Ses enfants ne grandissent jamais, lui, il ne vieillit pas : c’est un présent continuel, comme un album photo contenant des fragments de vie radiographiés, des instants photographiques des maux et des situations conflictuelles. L’enjeu n’est pas de raconter en suivant un trajet chronologique logique, conformément auquel les personnages évoluent

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