Filiation protéiforme | 2026
173 Proscrit, j’avais ton âge : une histoire familiale. Le Roman de Renart sous la loupe de la filiation dans des circonstances plus ou moins favorables : au contraire, le but est d’insister sur l’histoire elle-même et sur le mal y raconté, réalisé par l’éternel Renart le ‘bestourné’ (selon les dire de Rutebeuf). La succession et le déroulement de tant d’épisodes si créatifs renvoient à l’imagination sans fin de leurs auteurs qui se servent de ces personnages – ‘membres’ variés de la famille restreinte ou élargie – et les prennent pour des éléments narratifs afin d’échafauder la construction du récit. Par l’intermédiaire de ces individus à des masques animaliers derrière lesquels l’auteur cache un monde entier, les aventures arrivent à se multiplier et à se renouveler sans cesse et sans égal, de telle manière que le lecteur ait l’impression qu’il y a toujours quelque chose de neuf ; en réalité, il y a une matrice narrative assez souvent repérable dès les premières lignes de l’épisode. Parfois, dans les branches plus éloignées du point de vue chronologique, l’auteur reprend un certain détail et / ou personnage d’une branche afin de le renforcer, l’enrichir ou le nuancer dans une autre branche ou bien dans un autre texte renardien. Un exemple serait le poème de Rutebeuf, Renart le bestourné , écrit en 1261 ; par rapport aux branches Renart et Tiécelin, le corbeau, ou Renart et la louve, la cour de Noble (comptées parmi les premières branches, datées 1174-1177), ce texte renardien se trouve à une distance d’un siècle à peu près. Un personnage commun, repris après un siècle par les deux textes, est, sans doute, la figure du souverain : Louis VII à l’époque de la seconde moitié du XII e siècle, respectivement Louis IX à l’époque de Rutebeuf, à savoir la seconde moitié du XIII e siècle. Noble le lion, incarnant les Louis, ne représente le roi en fonction uniquement, mais tout roi mal conseillé, tout roi abusif. On observe donc une tendance vers une parole universellement valable, et non pas un cantonnement dans l’actualité historique de leur époque contemporaine. Au lieu de stigmatiser une figure historique, régnante à l’époque, les auteurs des deux siècles satirisent des défauts humains généralement trouvables chez l’homme investi de pouvoir politique et financier. Dans ce cas, nous considérons que c’est une portée symbolique de ce lien filial textuel. Ce sont des ‘filins narratifs’ semblables aux cordes d’un instrument, résonnant comme si un archet provoque leurs vibrations d’une branche romanesque à l’autre, sachant que ce texte à maints tiroirs a été fixé par écrit dans une période de presque quatre-vingts ans (1174-1250). Ces séquences textuelles sont ‘accrochées’ à un filin, reliées entre elles à l’aide d’une famille et avec une combustion créative sans égal.
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