Filiation protéiforme | 2026

190 Velimir MLADENOVIĆ détournement ou recréation. Dans cette perspective, Tintin apparaît comme un palimpseste d’aventures antérieures ; il est à la fois l’héritier de la littérature de jeunesse du XIX e siècle et le véhicule d’un langage universel. Assouline insiste d’ailleurs sur le fait que l’univers hergéen dépasse le simple cadre de la bande dessinée pour constituer un véritable « langage international » (1996, 14), capable de transformer durablement nos réflexes culturels et nos représentations collectives. Le parallèle qu’établit Assouline avec Georges Simenon, autre figure tutélaire des lettres belges, permet de penser la production d’Hergé dans une logique d’intertextualité vivante : Tintin, commeMaigret, excède son créateur et entre dans la mémoire collective en tant qu’archétype : « Ils sont indissociables car ils se doivent tout. C’est moins évident qu’il y paraît : pour ne citer que lui, Georges Simenon a eu une autre vie d’écrivain, bien plus riche même, sans le concours du commissaire Maigret qui a pourtant assuré sa célébrité. » (Assouline 1996, 13) À travers ce rapprochement entre Hergé et Simenon, Assouline, en tant qu’admirateur de ces deux auteurs, s’inscrit lui-même dans une filiation littéraire, tout en mettant en évidence la singularité de son œuvre-vie, indissociable de ses propres fractures biographiques. Ainsi, dans cette biographie sur Simenon, l’écrivain ne vise pas seulement à révéler l’homme derrière les planches ; elle propose une lecture croisée où l’œuvre éclaire la vie, et où la mémoire littéraire, celle des livres, des images, des héros passés, devient le véritable foyer de la création. Derrière la clarté apparente du trait et la linéarité du récit, se déploie une structure cachée fondée sur la symétrie, la répétition, le rythme interne et l’économie du récit. Assouline parle d’« une précision d’horloger » (1996, 321) dans la composition, où chaque élément trouve sa place dans un tout silencieusement orchestré. Cette inclination d’Assouline à explorer les strates cachées du récit, à instaurer une tension entre ce qui se donne à voir et ce qui demeure implicite, s’exprime pleinement dans ses romans. Ceux-ci fonctionnent souvent comme des constructions à plusieurs niveaux – à la fois récit et analyse du récit – où chaque intrigue s’ouvre sur une autre, plus profonde, porteuse de sens. À la manière d’enquêtes visuelles, ces textes invitent le lecteur à regarder sous la surface, à déchiffrer les signes, les documents et les indices qui mènent vers une vérité toujours partiellement voilée. On peut penser ici à Sigmaringen , dont la construction romanesque repose sur une mise en scène historique méticuleuse, presque scénarisée, où chaque décor agit comme une case dessinée.

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