Filiation protéiforme | 2026

193 La fiction à l’épreuve de la mémoire : intertextualité, biographie et héritage littéraire dans l’œuvre de Pierre Assouline juives (Assouline 2019, 194). Pour ce qui est des mots de René Char, poète et résistant français – « les traces font rêver » (2019, 21), ils offrent à Assouline une justification à sa quête à la fois documentaire et affective : « Et tant mieux si ce que je trouve m’apprend ce que je cherche. Ne dit-on pas que le souvenir inconscient est la force motrice de l’imagination ? » (2019, 21). Assouline utilise aussi le répertoire citationnel pour se mettre en scène. Ainsi, la figure de Don Quichotte, héros désaxé et « marrane improbable » 3 (Assouline 2019, 162), est détournée pour servir de double narratif. L’auteur cite également Samuel Beckett pour interroger la conscience tragique d’un peuple déraciné : « Combien de malheureux le seraient encore plus s’ils avaient su à quel point ils l’étaient » (2019, 184). Il convoque aussi Philip Roth en se comparant à Nathan Zuckerman, obsédé par les origines, confirmant une intertextualité judéo-littéraire assumée. Enfin, il paraphrase Paul Morand : « Plus beau que l’Espagne, il y a la nostalgie de l’Espagne » (2019, 33). Parallèlement, l’intertextualité allusive enrichit le récit d’une tonalité ironique et contemporaine. Assouline convoque Pedro Almodóvar et son film Volver , dont le titre aurait pu servir à son propre ouvrage pour tisser des liens entre mémoire, retour et spectacle : « Lui Volver, moi Vuelvo, nous sommes tous les deux dans la mélancolie du retour » (Assouline 2019, 33). Il cite ensuite Carlos Gardel, Julio Iglesias et Estrella Morente pour dire, par la musique, la complexité des identités et des retours : « Enfin, plutôt comme Penélope Cruz avec la voix d’Estrella Morente, tout de même, je vous en prie... » (Assouline 2019, 33). La « remontada » du FC Barcelone devient une métaphore 3 Ici Pierre Assouline convoque la figure de Don Quichotte qu’il qualifie de « marrane improbable et séfarade approximatif ». L’expression est paradoxale : le héros de Cervantès n’est nullement un marrane au sens historique du terme, mais Assouline en fait un emblème symbolique de l’identité double, dissimulée et parfois contradictoire. Le terme « marrane », qui désignait à l’origine de manière péjorative les Juifs convertis de force au christianisme et soupçonnés de pratiquer leur foi en secret, devient ici une métaphore d’une appartenance incertaine, d’un héritage spirituel ou culturel qui ne se laisse pas saisir pleinement. Le qualificatif « improbable » souligne ce décalage ironique, tandis que l’« approximatif » rappelle la distance, l’incomplétude et la fragilité de toute filiation. En mobilisant cette figure citationnelle, Assouline ne se contente pas de rendre hommage à Cervantès : il met en scène, sur un mode à la fois ludique et mélancolique, ses propres questionnements identitaires liés à la mémoire séfarade et à la transmission.

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