Filiation protéiforme | 2026

200 Velimir MLADENOVIĆ Lutetia n’est pas ornementale, mais fondamentalement structurante. Elle sert à inscrire le roman dans un réseau de textes historiques et littéraires, tout en mettant en scène la mémoire européenne, la culture humaniste et la conscience morale face à l’Histoire. Dans Sigmaringen (2014), Pierre Assouline tisse un dense réseau d’intertextualités explicites, qui confèrent à son récit une profondeur historiographique et une densité littéraire remarquables. Dès l’incipit, deux épigraphes – l’une empruntée à Louis-Ferdinand Céline 8 , l’autre à Jules Renard – viennent inscrire le roman dans une dialectique entre mémoire historique et fiction littéraire. La formule de Renard, en particulier, éclaire avec acuité le projet de l’auteur : « Quand la vérité dépasse cinq lignes, c’est du roman. » Cette assertion aphoristique interroge les frontières mouvantes entre l’histoire et la littérature, en soulignant que toute mise en récit, dès lors qu’elle dépasse le témoignage brut, relève déjà d’un processus de fictionnalisation. L’histoire, ici, n’est jamais donnée, mais toujours rejouée, réécrite, retravaillée à travers le prisme du récit. Ce travail d’écriture s’accompagne d’un jeu de références culturelles qui relie Sigmaringen à une filiation littéraire européenne. Ainsi, une scène à tonalité burlesque révèle les usages idéologiques de la lecture, à travers une annonce affichée dans la bibliothèque du château : « La personne qui a emprunté La Terre de Zola par Rougon-Macquart est priée de le restituer. » (Assouline 2014, 52) Cette note, corrigée ironiquement par Marcel Déat, opère comme un clin d’œil acide à Zola, père du naturalisme et symbole d’un engagement social et littéraire que les collaborateurs réfugiés à Sigmaringen défigurent dans leur confusion morale et intellectuelle. Plus troublant encore est le détournement d’une célèbre maxime de Nietzsche tirée de l’ouvrage Le Crépuscule des idoles – « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » (Assouline 2014, 146) –, utilisée par la presse collaborationniste française lors du centenaire de la naissance du philosophe. Assouline en dénonce l’usage cynique et paradoxal, révélateur d’une perversion idéologique qui tente de s’enrober d’un vernis culturel. Dans un registre plus satirique, le roman Sigmaringen évoque également des figures emblématiques du monde littéraire vichyste telles 8 Le roman est riche en références intertextuelles à l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline, que nous n’avons pas analysées dans le cadre de cette étude. Une exploration approfondie de ces échos fera l’objet d’un travail ultérieur, tant leur densité et leur complexité exigent un traitement spécifique et un espace d’analyse dédié.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=