Filiation protéiforme | 2026

201 La fiction à l’épreuve de la mémoire : intertextualité, biographie et héritage littéraire dans l’œuvre de Pierre Assouline que Paul Morand, Jacques Chardonne ou Robert Brasillach, dont les noms sont disséminés dans le récit à travers des chansons, apartés moqueurs ou anecdotes d’indignation. La mention de Rainer Maria Rilke, présenté comme l’objet d’un culte esthétique de la part de l’ambassadeur nazi Otto Abetz, introduit une note ambiguë de raffinement, où l’amour de la poésie devient un masque dérisoire posé sur le visage d’un pouvoir infâme. Ces citations explicites ne constituent pas de simples ornements textuels, elles participent pleinement d’un système sémiotique qui articule mémoire, responsabilité et filiation culturelle. En exposant les détournements, récupérations et perversions de la tradition littéraire européenne dans le contexte de la collaboration, Assouline propose une réflexion subtile et critique sur le rapport entre culture et pouvoir, sur la transmission des récits et la fabrique collective de l’Histoire. Dans Le Paquebot (2022), Pierre Assouline recourt à une intertextualité citationnelle significative pour ancrer la fiction dans une mémoire partagée. Ces citations, insérées avec soin, font dialoguer l’histoire du paquebot avec la littérature et la pensée européennes du XX e siècle. Le roman s’ouvre sur une citation de Saint-Exupéry : « Ce n’est pas d’avoir été déçu qui me tourmente, mais d’avoir tant espéré. » Cette phrase sert de clé de lecture au roman tout entier, annonçant la tension tragique entre espoir et désillusion qui parcourt l’ouvrage. Une autre présence essentielle est celle de Primo Levi, cité notamment pour sa réflexion sur la mémoire des camps. Son nom figure parmi les sources documentaires en fin de volume, dans la reconnaissance explicite d’Assouline envers les témoins et écrivains ayant nourri sa recherche. Ce recours à Levi ne se limite pas à un hommage : il établit un pont entre les passagers du paquebot, notamment les rescapés, et la mémoire de la Shoah. James Joyce apparaît également de manière citationnelle, à travers l’évocation de Ulysse et du « Bloomsday », inscrit dans une scène où un personnage cherche à rencontrer l’écrivain un 16 juin, date emblématique du roman de Joyce. Cette citation s’ancre dans une mise en abyme littéraire, où le personnage fictif rend hommage à un écrivain réel devenu figure mythique. Dans ce roman, Assouline évoque également Thomas Mann et son œuvre monumentale La Montagne magique , avec laquelle Le Paquebot entretient un dialogue intertextuel subtil. La présence de multiples citations et références littéraires y dessine un véritable itinéraire érudit, un voyage à travers la mémoire culturelle et les strates de l’histoire littéraire (Mladenović, 2024).

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