Filiation protéiforme | 2026
211 L’écriture de soi au prisme des récits de filiation : l’autobiographie de Colette Fellous, entre dette et héritage sa famille. Celui-ci a décidé d’adopter la langue française au détriment de la langue arabe qui était la sienne, lors de sa rencontre avec un colon à l’âge de quatorze ans. Cette décision a fait que la langue maternelle de Colette Fellous soit la langue française non pas en tant qu’héritage ethnique ou religieux mais plutôt par incidence : « En 1879, grand-père vient d’avoir quatorze ans, il se promène sur l’avenue de France, il voit une pomme tomber des bras d’un homme. On reconnaît que l’homme est français, […]. Mon grand-père court ramasser la pomme et la tend à l’homme […] votre pomme, monsieur, elle était tombée de votre panier. C’est ce qu’il ne dit pas. Il tend juste la pomme au monsieur très élégant, sans un mot. C’est un enfant. Dans cette scène, il est aphasique. L’homme a couru aussi vers la pomme. Mon grand-père l’a ramassé avant lui, il la lui tend donc, l’homme dit merci. […]. Mon grand-père le regarde, ne comprend pas le français. Il entend la voix basse de l’homme, mais un doute soudain entre dans ses yeux : est-ce que ce mot à peine chuchoté veut dire merci ou voleur ? En quatre secondes, une grande passion se lève aussitôt en lui. Une passion, une colère et une révolte liées pour un même feu. La décision est prise. Dans le regard qu’il adresse à cet homme, on peut lire qu’il apprendra le français dès ce soir, qu’il ne pourra plus rester avec ses yeux d’ignorance devant tous ces nouveaux venus qui ont l’air de trouver ce pays bien agréable et qui vont sans doute s’y installer pour longtemps. Merci ou voleur ? Ce doute est insupportable. » (AF, 108-109). En effet, le mot « merci », proféré par le colon, entraîne un changement radical dans la vie du grand-père de l’écrivaine. Ce coup de théâtre le rend « aphasique », puisqu’il ne parvient ni à comprendre ce qui est dit par le colon, ni à répondre dans la langue de l’autre, le français. Néanmoins, lors de cette situation dramatique, une réaction de fragilité et de déperdition de la langue induit une réaction où la langue cède la place au langage corporel. Or, le grand-père a exprimé son désarroi par un geste, parce qu’il n’a pas un autre moyen pour communiquer avec celui qui partage le même territoire mais pas la même langue : de fait, il « le regarde, ne comprend pas le français […] un doute soudain entre dans ses yeux » (AF, 109). C’est là qu’il abandonne la langue arabe au profit de la langue française dans le but d’intégrer la nouvelle société, au moment de l’installation du colon. Car comme le souligne Albert Memmi dans son essai Portrait du colonisé, au moment où il est « muni de sa seule langue, le colonisé est un étranger dans son propre pays » (1973, 135). Également
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