Filiation protéiforme | 2026
212 Faten BEN ALI le grand-père de Colette Fellous voulait offrir à sa descendance un monde meilleur où sa filiation pourrait vivre librement et en harmonie avec cette nouvelle donne sociale : « […] c’est pour toi que je vais apprendre le français, pour te comprendre, pour mieux voir ce que tu vas devenir, pour ne plus être un étranger, pour que toi non plus tu ne sois pas une étrangère, pour que tu sois libre, vraiment libre. » (AF, 111). Bien qu’elle n’ait pas connu son grand-père et que « le mot même de grand-père ne [lui] [dise] rien. Il était né au temps des beys, en 1825 » (AF, 103), l’autrice dispose de plusieurs objets qui lui permettent de mieux le connaître et de reconstituer une partie de son vécu – des objets qui ont été gardés soigneusement par sa mère, signe d’amour paternel, légués par la suite à Fellous. Ils sont évoqués dans Avenue de France en tant que synecdoques substitutives de l’individu : « Les lunettes cassées de mon grand-père sont dans cette boîte de Rouen, dans un étui de cuir marron où je déchiffre à grand-peine la trace du mot ottica, le reste est trop effacé, je ne cherche même pas de loupe, peut-être ses initiales, mais j’en suis pas sûre. C’est la seule chose que ma mère a pu garder de lui, ces lunettes. Et les dix cartes postales de Baden-Baden, Strasbourg, Londres, Venise, Cologne, Hambourg, Paris, Vienne, Berlin […]. » (AF, 226). Ces objets transgénérationnels, altérés par l’usure, dont Fellous hérite, n’ont plus de valeur matérielle ; ils sont désormais conservés comme des traces affectives de ses ascendants. Ils correspondent à ce que l’on désigne comme des « objets-reliques ». Parmi ces objets-reliques transmis par le grand-père figure un bien doté d’une grande valeur affective, ayant appartenu à un aïeul singulier et représentant pour l’autrice un véritable point d’ancrage dans son pays natal : un immeuble édifié en plein centre-ville de Tunis, mentionné notamment dans son dernier ouvrage Quelques fleurs . La « Maison Fleurie » (dont la photo est insérée à la page 55 dans ce récit rassemblant les « fleurs » qui l’ont accompagnée depuis son enfance 6 ), présente une symétrie soignée, des balcons ornés de ferronneries, des volets blancs et une alternance de tons chauds (ocre, rouge brique) qui contrastent avec la végétation mauve des arbres en fleurs au premier plan. Cet immeuble perdure jusqu’à aujourd’hui ; d’une 6 La photo devient ainsi un prolongement de l’écriture, un support visuel qui matérialise l’enquête mémorielle que l’autrice mène.
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