Filiation protéiforme | 2026

214 Faten BEN ALI que je changeais définitivement de terre. Je ne savais pas non plus ce qu’était un „pays” » (AF, 61). En France, où elle arrive en 1967, à l’âge de 17 ans, elle n’a jamais vécu dans la peur d’être partie sans avoir la chance de revenir, étant plutôt enthousiaste à l’idée de rejoindre ses frères et de continuer ses études. Le déplacement est ainsi vécu par l’écrivaine comme une expérience avant tout libératrice. De plus, les sollicitations de son père à l’égard la décision de ce départ ne l’alarment pas. Mais Colette Fellous, « Lolly [son] nom courant pour les intimes » (AF, 13), a compris qu’elle « n’aurai[t] plus jamais le même regard sur les choses. Le monde serait désormais toujours déplacé. Tous les objets les plus familiers [lui] apparaîtront pour la première fois » (AF, 61). Le lecteur peut dès lors comprendre sa décision de « fabrique[r] [sa] vie à la main » (AF, 61). Cette conscience a permis à Fellous d’affronter un passé tissé de silences sur l’origine, silences qui proviennent de sa famille et singulièrement du père dont le rôle est normalement de transmettre à ses enfants l’H/histoire. Ce rôle lui est attribué car il symbolise l’autorité et le savoir social ; mais le père de la narratrice s’en est volontairement abstenu dans le but d’éviter à ses enfants l’appréhension d’une possible menace qui pourrait entraver leur quiétude. Lors de la table ronde « Écrivains juifs aujourd’hui », animée par Esther Benbassa, à laquelle ont participé Colette Fellous, Brigitte Peskine, Henri Raczymow et Gilles Rozier, Fellous avoue : « Mais ils ne m’ont donné que des traces d’éducation juive, fondatrices sans doute. J’ai eu surtout une éducation française. On m’a mise à l’école française, ma langue maternelle est le français, et on a essayé d’effacer un peu l’histoire pour me pousser vers la France. […] tout le chemin de mon enfance et de mon adolescence, c’était la France, la littérature. Sans avoir vu la France avant l’âge de dix-sept ans, j’étais en France dans ma maison et de l’espace autour de moi me disaient : tu es juive. C’était évident, mais on ne me donnait pas d’informations, il fallait que je les trouve moi-même. » (Attias et Gisel 2004, 268). La conscience du poids de ce silence sur la mémoire familiale n’apparaît que très tard : « je vais dîner avec mes frères […] On ne parle jamais du passé » (AF 65). Cette attitude n’est pas uniquement familiale, elle concerne également la collectivité qui, elle-même, a opté pour le mutisme face à l’héritage collectif : « C’est un drôle de pays qui a grandi dans ce silence. On regarde ce silence, on est étonnés, on ne comprend pas. Il nous arrive d’avoir peur de ce silence autant que de

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