Filiation protéiforme | 2026
215 L’écriture de soi au prisme des récits de filiation : l’autobiographie de Colette Fellous, entre dette et héritage cette langue qui est là, tout près, mais qu’on doit toujours tenir à distance. Personne ne nous dit rien pourtant, ce n’est pas une langue interdite, on ne la parle pas, c’est tout. » (AF, 165). Cette prise de conscience est le point de départ d’une thérapie mémorielle et d’un hommage rendu à toute une communauté car « [la littérature] nous dit que le silence n’est pas simplement personnel ni familial, qu’il est plus vaste : social, historique. Qu’il induit une conscience spécifique du temps sur laquelle notre époque et sa littérature (sans doute aussi, plus largement, sa culture) reposent » (Viart 2009, 8). Colette Fellous incorpore une caméra à son regard pour enregistrer soigneusement le comportement des personnages, particulièrement ceux qui ont marqué sa vie. Elle s’intéresse alors au quotidien de sa famille, celle-ci jouant le rôle de personnage principal dans ses écrits autobiographiques. L’écrivaine se concentre et enregistre les moindres gestes et détails effectués par son père, dans le but de construire progressivement son personnage tout au long de l’œuvre. Celui-ci prend progressivement du relief. Le père est dès lors traité comme un acteur se distinguant par plusieurs qualités, il est empreint de lyrisme et d’humour, de gaieté et de silence. Particulièrement, quand il se prépare pour sa fameuse sortie du dimanche, il se transforme en un véritable acteur qui chercher à rassurer sa famille par son comportement : « Alors, forcément, quand il se prépare, je guette, je ne laisse rien passer, ni le mouvement des sourcils, ni le sourire, ni la voix, ni les plaisanteries, ni le tricot de peau, ni le caleçon, ni le savon à la lavande, ni le rasoir, ni la mousse blanche, ni la petite blessure qui saigne sur le menton, j’examine tout, je suis cachée dans tous ses gestes, je les devance, un par un, je brouille les pistes, je pose des questions idiotes, je tends des pièges. » (AF, 169-170). À travers ce gros plan, la narratrice tente d’intégrer le lecteur dans son monde intime, notamment dans le rituel dominical d’un père qui se déguise intentionnellement, comme acteur amateur, ne maîtrisant pas convenablement sa supercherie : « […] calmez-vous un peu, à ce soir tout le monde. Il va vers la porte en disant bon, ne vous inquiétez pas, les enfants, je vais et je viens. Il referme la porte très bizarrement, on voit bien qu’il ne connaît pas son rôle par cœur, qu’il hésite. Il répète, ne vous inquiétez pas, à ce soir tout le monde. » (AF, 171). Cette maladresse est la résultante d’un mal-être envers sa famille qui ignore sa double vie. Puis
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