Filiation protéiforme | 2026
216 Faten BEN ALI dès son retour, « c’est sûrement un acteur qui prend sa place et qui refait très méticuleusement tous ses gestes » (AF, 169). Par conséquent, le père n’est plus considéré comme un personnage du récit, mais plutôt comme un acteur jouant son propre rôle, la narratrice nous présentant deux corps pour une seule voix. En effet, le père se présente à travers ses actions comme une personnalité complexe englobant de multiples traits hétérogènes. Ce nœud ne se dénoue qu’au moment où il décide de faire des aveux à sa fille sur sa vie, aveux que l’auteure décide de révéler dans Pièces détachées, en introduisant la séquence par le présentatif « voici ». Celui-ci permet de mettre sous les yeux du lecteur ce que la narratrice veut lui donner à voir : « Voici ce que m’a dit mon père, un été, à Cannes, au café de la Plage, il était neuf heures du matin. […] J’avais vingt-sept ans. Il pouvait maintenant me parler parce que j’étais une femme et que je comprenais la vie. » (PD, 80). De plus, elle décrit minutieusement la figure paternelle dans le but de mettre son lecteur/spectateur face à une scène émouvante : « il portait un Lacoste rouge, il n’a pas quitté ses lunettes de soleil mais je voyais très bien ses yeux. Nos deux mains étaient posées l’une sur l’autre près des tasses, c’était la première fois que nous étions seuls comme ça, en France au milieu du mois d’août. […] on aurait pu nous prendre pour des amoureux, mais non c’était mon père. » (PD, 80). Et c’est à travers une longue tirade qu’il révèle son secret tout en avouant son amour et son attachement à sa famille : «Avant tu étais ma petite sauvageonne, je ne pouvais pas t’expliquer les choses, mais maintenant c’est le bon moment, peut-être je vais mourir bientôt et je ne voudrais pas que tu me prennes pour un autre. […] Je ne vous ai jamais trompés, j’ai aimé ma femme, beaucoup beaucoup je l’ai aimée, je l’admire encore parce qu’elle sait beaucoup de choses, elle est une artiste, elle est très cultivée, mais elle a une maladie, elle n’a jamais aimé l’amour. Je l’ai expliqué aux enfants au début de l’été, je voulais que vous sachiez tous la vraie vérité. […] Elle n’a jamais aimé, elle disait que ça la dégoûtait, elle trouvait que j’avais les mains sales, elle ne voulait pas que je la touche, on se disputait pour rien, elle répétait qu’elle aimait l’hygiène et que moi, je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je vais te dire une chose mais il ne faut pas il ne faut pas que tu te choques, j’ai toujours aimé les femmes, depuis que j’ai quinze ans, c’est comme ça, je ne peux me priver, j’aime la vie, j’aime la fête, j’aime rigoler. Je n’ai pas eu de chance avec maman, je croyais que ça passerait avec le temps, mais c’était encore pire. […] Alors je l’ai respectée, je ne
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