Filiation protéiforme | 2026
217 L’écriture de soi au prisme des récits de filiation : l’autobiographie de Colette Fellous, entre dette et héritage l’ai plus touchée, mais j’ai été obligée de trouver une autre façon, c’est tout, je ne vous ai pas trompés. Je ne pouvais pas vous le dire avant, c’est tout. » (PD, 80-81). Les propos du père sont renforcés par les allusions faites par la narratrice, particulièrement tout au long de la trilogie. Elle signale ce hiatus entre ses parents en évoquant les seuls moments où ils sont ensemble soit lors de la première rencontre, soit au cinéma. D’ailleurs, cette inadéquation définissant le couple parental, est explicitée par le biais d’un adage exprimé différemment selon la culture. Pour son père, l’adage sera : « la vie, c’est une cigarette » (PD, 47), expression qui reflète métaphoriquement une philosophie de la vie où celle-ci est assimilée à une cigarette dont le détenteur éprouve, tout simplement, avec chaque bouffée, un certain épanouissement. Fumer est alors un rituel certes. Lors de la première rencontre de ses parents, « [son] père n’a pas hésité, il a sorti une cigarette R.T. » (PD, 44) dans le but d’acquiescer le choix de la marieuse de sa prétendante. Cet accessoire est révélateur car opter pour une telle marque de cigarettes tunisiennes pourrait être le reflet d’un patriotisme et d’une fierté d’être tounsi 7 . Cet indice social est également un signe de virilité dans la mesure où les cigarettes sans filtre ne sont généralement fumées que par les hommes, tandis que sa mère fumait des cigarettes américaines raffinées, « les cigarettes Laurens » (A, 106). Ainsi, la cigarette déterminera la destinée de la narratrice, « je suis née aussi d’une cigarette » (AF, 121), déclare-t-elle. Le père vit au jour le jour tout en considérant que tout est accidentel et éphémère et que tout dépend du hasard : « La vie, c’est une cigarette, nous répétait mon père presque tous les jours. En lisant les journaux, en écoutant les nouvelles à la radio, en enveloppant les petits chats morts dans du papier journal, en évoquant Hitler, en apprenant la mort d’un cousin ou en découvrant un accident de vélo sur la route de Carthage. Et il prenait à chaque fois ses mêmes yeux philosophes. » (AF, 47). Néanmoins, à cette expression idiomatique répond une locution latine ayant le même sens : « Carpe diem » (AF, 47), traduite en français par « cueille le jour présent sans te soucier du lendemain », édictée par 7 Tounsi renvoie au natif de la Tunisie qui selon Paul Sebag, « […] constituait la grande masse de la population juive » (1991, 96).
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