Filiation protéiforme | 2026
218 Faten BEN ALI sa mère « qui voulait marquer sa légère supériorité » (AF, 47). De cette différence, nous déduisons un conflit socioculturel régissant la relation parentale, conflit accentué par une mésentente affective, comme en témoigne la narratrice : « [j’aime mon père] et je ne sais pas qui il est au juste, je ne sais rien de ces parents qui me regardent grandir et qui ne s’aiment pas eux » (AF, 169). Cette déclaration nous amène à revoir comment est présenté le personnage de la mère. Celle-ci est déterminée depuis son enfance jusqu’à sa mort par des traits très particuliers, marquant son individualité. De même, ce personnage est représenté d’une manière diffractée. La narratrice a d’ailleurs consacré un récit à la vie de sa mère, Rosa Gallica (1989), écrit bien avant Avenue de France . En effet, sa mère se singularise aussi par son caractère maniaque, ce qui la rend intransigeante avec son entourage, comme en témoigne un ami d’enfance de la narratrice : « […] et tu te rappelles quand ta mère t’avait fait un scandale parce que tu avais pris un bain chez nous avec mon frère et ma petite sœur, elle trouvait que c’était très sale et elle t’avait frottée partout pour enlever les microbes, elle était spéciale ta mère quand j’y repense. Oui, c’est vrai, très spéciale, j’ai répondu. Ma Bice » (A, 137). Son comportement vis-à-vis de sonmari se singularise également par le rejet de celui-ci, à cause de son métier : « Et toi, va d’abord te laver les mains avant de parler, ne me touche surtout pas, les enfants non plus ne les touche pas, tu es tellement dégoûtant avec tes tracteurs, tu as toujours été sale, c’est toi qui m’as rendue malade, c’est toi ma maladie, tiens, prends la savonnette bleue, pas le savon vert je te l’ai dit mille fois que c’était pour le linge celui-là, tu as toujours tout mélangé et tu ne fais attention à rien, venez mes petits, comment voulez-vous que je guérisse avec un homme pareil ? » (PE, 36). Ainsi, à travers cette lente déconstruction des silences familiaux et des non-dits, l’autrice révèle non seulement la complexité de ses origines, mais aussi la nécessité d’une écriture mémorielle qui répare et donne voix à ce qui fut longtemps tu.
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