Filiation protéiforme | 2026
226 Constantin JINGA subtiles entre lumières et ombres, à rendre cette sérénité éloquente, à créer un espace libre dans la conscience du spectateur. Et dans cet espace libre de la pensée du spectateur résonne l’écho des paroles – « Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi ... » ( Luc 15 : 21) –, étouffées dans les bras accueillants du père, qui sont en eux-mêmes un langage silencieux. Dans le tableau, le père ne s’est plus jeté « à son cou » ( Luc 15 : 20), mais il est saisi dans l’instant où il se relève, juste avant de se préparer à donner l’ordre : « Vite, apportez … » ( Luc 15 : 22). C’est ce moment précis que l’artiste immortalise dans le tableau : un interstice, le silence entre deux répliques. Nous observons que le fils aîné est également présent à ce moment de retrouvailles ; il n’est pas « aux champs », comme le dit le texte évangélique (cf. Luc 15 : 25). Rembrandt prend la liberté de faire du fils aîné un témoin de la rencontre, de l’amener sur scène, vêtu d’un manteau en pourpre, tout comme le père, dans une posture complexe. Les bras croisés, appuyé discrètement sur un bâton qui lui confère une certaine distinction, soulignant sa droiture intérieure et servant éventuellement de fondement à une dignité maintenant menacée, le frère aîné observe la scène d’en haut, mais avec retenue. Bien qu’il ne comprenne pas et qu’il ne puisse s’empêcher d’esquisser un rictus réprobateur, il reste calme. Le bâton semble ne pas lui appartenir légitimement, même s’il met en valeur ses qualités. Comme on l’a souvent suggéré, ce serait le bâton du père, qui le lui confie naturellement et avec amour, pendant qu’il accueille les bras ouverts le fils retrouvé. La posture des mains du frère aîné est suggestive : elles ne reposent pas sur le bâton, mais l’entourent avec une attention particulière. Il sait que ce bâton lui est confié pour prendre soin de lui, ce qui l’honore et atteste de l’estime dont il jouit de la part de son père. En véritable maître de son art, Rembrandt parvient à représenter le regard du frère aîné, englobant à la fois le père et le fils retrouvé. Ce regard enveloppant pourrait être assimilé à une étreinte chaleureuse, pleine d’empathie, s’il n’était pas trahi par la posture corporelle néanmoins rigide du personnage et, surtout, par le rictus de sa bouche, révélant des tensions contradictoires et son agitation intérieure. On le voit flatté par la confiance que lui accorde son père, un sentiment qui l’enchante, mais également quelque peu soulagé par le retour de son frère. Cependant, il ne partage pas pleinement la joie du père ; il juge même son effusion excessive. Il aurait probablement souhaité voir son frère un peu plus réprimandé et se prépare sans doute à gronder son frère dès qu’il en aura l’occasion. Il y a un contraste que Rembrandt à expressément voulu peindre : le geste
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