Filiation protéiforme | 2026
228 Constantin JINGA bien plus que le pardon : c’est le visage d’un homme comblé de bonheur. Par ailleurs, l’artiste se retrouve également dans le personnage du fils retrouvé. Il projette dans cette image pathétique toute la fatigue des années passées, tout le vide intérieur des aspirations inassouvies, des blessures accumulées, des impuissances inexorables. À travers le père pardonnant et le fils retrouvé, Rembrandt exprime le même besoin profond de consolation, de caresse, d’acceptation, de repos. Mais l’artiste se reflète aussi dans le personnage du frère aîné, par lequel il traduit l’incapacité humaine à comprendre, à saisir le mystère insondable de l’amour divin et de la miséricorde. Sans la présence du frère aîné, que la narration biblique ne mentionne pas dans cette scène (cf. Luc 15 : 25), le tableau aurait été réduit à une illustration superficielle, pieuse et moralisatrice. Mais Rembrandt plonge dans le texte et y découvre, en outre l’infini dévoilé par le mystère divin, la limite tourmentée de l’humain, qu’il restitue avec empathie à travers ce personnage d’une complexité extraordinaire : le frère aîné ne comprend pas le mystère de la divinité, mais il l’accepte, le reçoit, le contemple. La lecture de Rembrandt est subjective, comme cela a souvent été remarqué, dans le sens où l’artiste se retrouve lui-même dans le texte ; puis il se donne la liberté de remplir les espaces interstitiels du texte et projette sa propre lecture dans un langage différent, sur une toile qui, à son tour, invite le spectateur à une double démarche : reconsidérer le texte et se reconsidérer soi-même (Ouaknin 1994, 274). Le peintre ne se contente pas de combler une série de vides dans le texte biblique, mais attire également l’attention sur d’autres. Il peint le silence, le calme qui précède la parole que le spectateur prononce à son tour, s’appropriant ainsi le sens de la narration. Rembrandt parvient à créer lui-même une œuvre ouverte. Ce n’est pas par hasard que le tableau de Rembrandt est devenu iconique pour le monde occidental, et que la parabole du fils prodigue, racontée dans Luc 15 est presque involontairement associée, dans la religiosité occidentale, à cette image. En abordant sans détour une réalité universelle et particulièrement complexe, mais en même temps intime, unique et profondément personnelle, comme celle du retour, du pardon et de lamiséricorde, la toile deRembrandt produit de nouvelles possibilités de sens. Avec Le Retour du fils prodigue , l’artiste ne prétend pas s’approprier ou figer les significations du texte biblique dans une forme ou un langage précis. Bien au contraire, il démontre une fois de plus l’ouverture du texte
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