Filiation protéiforme | 2026

236 Constantin JINGA Leur existence, aussi dynamique et bien intentionnée qu’elle soit, est en réalité entropique (Rupnik 1998, 53). Les religieux du monastère, M. Valerică, les médecins, les infirmières, les policiers, la pharmacienne, l’enseignante, etc., utilisent un langage fait de mots préfabriqués et neutres, qui, inébranlablement, altèrent leur humanité. Ils continuent néanmoins à se nourrir de l’illusion d’un bien possible, tangible et accessible, mais jamais réalisé (Ouaknin 1994, 294-295). Le langage institutionnel figé des personnages trahit un monde entropique peuplé d’individus devenus unidimensionnels (Marcuse 1991). Les personnages de Mungiu semblent dépourvus de vie intérieure ; tout se passe à l’extérieur. Tous sont experts pour résoudre les problèmes de l’autre, et tout est projeté dans le social. Même l’introspection, comme préparation à la confession, se fait le crayon à la main, de manière schématique, à partir de questionnaires préconçus. D’une manière ou d’une autre, tous ressemblent au frère aîné, qui ne dépasse point l’autorité du père, mais il oublie qu’il pourrait, après tout, se réjouir lui aussi du veau gras, à tout moment, avec ses amis ( Luc 29 : 32). De même, tous sont des fils prodigues en quête d’un horizon qui ne se trouve pas dans les tribulations et conventions régissant, d’une certaine façon, le quotidien. Cet horizon est à chercher, selon les dire d’Andrei Pleșu (2013), ailleurs, justement « au-delà des collines ». Alina, avec son apparente irrationalité, représente pour les autres une véritable mise en abîme : elle possède la naïveté donquichottesque de percevoir les paroles des autres personnages comme vivantes et porteuses de sens. Les réactions d’Alina semblent étranges, disproportionnées ou inappropriées, car elle se réfère aux significations vivantes des mots, et non à leurs sens préfabriqués. Par exemple, elle se précipite vers l’autel non pas pour le profaner, mais pour toucher l’icône dont elle a entendu parler faire des miracles et accomplir les désirs ; pour Alina, les mots sont des descripteurs d’une réalité tangible et testable. Cette scène est particulièrement importante dans l’économie du film, car elle met en évidence l’absence de contenu des mots et le caractère neutre du langage. Le long du film, le prêtre et les religieuses sont présentés comme pauvres, s’efforçant à faire face à une pauvreté volontairement assumée, travaillant le sourire sur le visage pour soutenir un orphelinat ; ils sont les seuls à accueillir Alina parmi eux, même s’ils ne la comprennent pas et la jugent à travers leurs propres schémas de pensée. D’ailleurs, la communauté monastique est formée des personnages engagés dans un projet constructif, même s’il est plutôt pratique : la construction de

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