Filiation protéiforme | 2026
22 Laura NICOLAE choisi le français comme véhicule d’un récit devenu au fil du temps le miroir fidèle des lectures, des perceptions et des idéaux présents pendant mon enfance en Roumanie. Comme observaient Martine-Emmanuelle Lapointe et Laurent Demanze, très souvent dans la littérature contemporaine, « [f]iliation biologique et affinités électives se confon[dent] […], dans une même recherche de modèles et de références » (2009, 7). C’est pour cette raison qu’on peut parler, dans le cas de Rue Escalei , d’un mariage littéraire entre la mythologie familiale, la langue utilisée et une vision narrative métissée. Le cadre et les racines roumaines de l’histoire se retrouvent transposés en français, dans une fiction qui abonde en influences romanesques diverses. Leur relation sera détaillée dans les paragraphes suivants. 1. L’héritage symbolique de Rue Escalei D’un point de vue plus personnel, Rue Escalei tisse une filiation entre mon parcours et celui de mes prédécesseurs 1 . Le roman se veut un hommage à mes grands-parents tout en étant dédié à la génération qui me suit, car « le texte de filiation est aussi tourné vers l’avenir, comme c’est le cas de toute „pulsion” généalogique » (Barjonet et Eibl 2024). Même si Rue Escalei n’est pas une autofiction dans le sens donné à ce terme par Serge Doubrovsky 2 en 1977 et réinvesti depuis par d’autres auteurs dont les récits fusionnent fiction et vie personnelle (Laforce 2022), il permet de mettre en scène la génération née dans les premières décennies du XX e siècle. La découverte des ancêtres et de leur existence mouvementée ne représente pas un traumatisme en soi mais un exercice de bonheur et une révélation qui fait en sorte qu’on se comprend mieux et qu’on s’enracine en toute confiance dans une lignée dont les mérites et les faiblesses sont exposés sans jugement. 1 À ce sujet, voir les réflexions de Guy Larroux qui affirme dans son ouvrage Et moi avec eux. Le récit de filiation contemporain (2020) que « chaque famille contient sa dose de "fiction" » (2020). 2 Serge Doubrovsky a forgé le terme autofiction pour désigner « un type d’écriture de soi qui se démarquerait de l’autobiographie telle qu’elle avait été redéfinie par Philippe Lejeune dans son Pacte autobiographique : "récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier, sur l’histoire de sa personnalité". » (Robin 1997).
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