Filiation protéiforme | 2026

24 Laura NICOLAE le destin de la ville de Bucarest et pour le déroulement des événements historiques qui l’ont marquée. La relation symbolique qui se bâtit entre ces deux générations est présentée dans le roman par le biais du réalisme magique qui permet justement d’élargir les sphères temporelle et spatiale où évoluent principalement les personnages d’Andrei et de l’aviateur, les deux passionnés par l’héritage intergénérationnel à protéger et à partager. Élisabeth Arseneau définissait le réalisme magique comme étant « la présence, dans l’œuvre […], d’une réalité dissimulée, d’un mystère palpitant sous la surface des choses qui demande, pour en prendre connaissance, une certaine sensibilité » (2021). À son tour, l’écrivain Joël Des Rosiers affirmait que le réalisme magique a cette faculté de « chanter les beautés et les grandeurs du peuple comme les misères, [de] résumer l’ensemble du réel avec son cortège d’étrange, de fantastique, de mystère, de rêve, de merveille » (Arseneau 2021). Dans Rue Escalei , « le réel », celui imprégné de l’amertume de la guerre, de la dictature ou de la délation, retrouve grâce au réalisme magique la leçon que les grands- parents tiennent à donner à Gabriela et à Andrei : celle de l’entraide, de la résilience et du courage. Le réalisme magique remplace la culture de la survie et devient un contrepoids au réalisme socialiste imposé dans la société et dans la culture de l’époque. Ainsi, le réalisme magique et le réalisme socialiste se positionnent comme deux manifestations qui évoquent le contraste entre le comportement dans la vie publique et celui dans la vie privée pendant les années 1970, tel qu’il apparaît nuancé dans Rue Escalei . Le côté magique transparaît dans les souvenirs, les rêves, l’humour, les confidences et les particularités de chacun des personnages cachés dans l’intimité de leurs jardins et dans le tissu social de leur quartier, tandis que du côté du réalisme socialiste se rangent les règles, les protocoles à respecter pour éviter les ennuis avec les autorités, la rigidité, la peur, les non-dits, la hiérarchie des cadres officiels, bref, les expériences de vie dans l’espace public. Héritiers, Gabriela et Andrei n’ont pas reçu en partage un deuil, comme c’est le cas souvent dans les récits de filiation, selon les observations de Laurent Demanze (Demanze 2009, 14-15), parce que les grands-parents et l’aviateur semblent avoir pris le temps d’enterrer le leur. De ce fait, ils évitent la charge de la mélancolie à la jeune génération. Cependant, un certain type de deuil semble s’être transmis dans Rue Escalei à travers la perte, celle du nom de famille (Marcu remplace Bujoreanu), mais sans souffrance ou prise de conscience, de manière très

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