Filiation protéiforme | 2026

26 Laura NICOLAE culturelles, littéraires et d’autres détails importants qui gravitaient autour du roumain comme toile de fond du roman. Je me rappelle des moments parfois très drôles quand, en travaillant sur une phrase, j’avais mentionné à propos d’un personnage : « Dans ce cas, j’aurais dit, dans ma tête, en roumain qu’il avait disparu ca măgarul în ceață. » Mon éditrice a adoré l’expressivité de cette comparaison, donc nous l’avons traduite mot à mot et gardée dans le paragraphe, imprégnant le français de l’hilarité du personnage roumain. Les allers-retours entre les deux langues ont été fréquents parce que le but était de forger une variante de français qui n’était ni trop calquée sur celle de la France ni trop influencée par celle du Québec, vraisemblable à la fois pour le lecteur roumain de Roumanie que pour celui de la diaspora. Le travail d’écriture a donc pris en considération en tout temps la filiation roumaine des personnages. Par exemple, l’utilisation du nom commun « cumătru » est revenue souvent dans les échanges avec l’équipe éditoriale. Thomas Dupont-Buist remarquait à ce sujet que « [c]e sont ces personnages [ceux de Rue Escalei ], leurs lubies et leurs camaraderies – donnant envie de réinvestir le sens du mot compère – qui marque [les] esprits des lecteurs » (Dupont-Buist 2025, 76). Compte tenu des multiples nuances que renferme ce mot en roumain, il peut sembler réducteur d’être traduit en français simplement par « compère ». Cependant, il retrouve sa richesse une fois entouré par d’autres termes semblables comme « tanti », « nea », « coana » qui font ressortir les liens sociaux et affectifs entre les protagonistes et leur communauté. Bien qu’écrite en français, cette narration, qui s’assume comme roman d’atmosphère, souligne donc en permanence son appartenance à des racines linguistiques roumaines. 3. Forme et vision littéraires L’écriture expose les fils narratifs, culturels et littéraires que chacun des auteurs porte en soi. Je me suis bien reconnue dans une explication que Dany Laferrière donne à l’univers hétéroclite de chaque romancier. Laferrière, né en Haïti, immigré à Montréal où il a publié la plus grande partie de sesœuvres, devenu aujourd’hui membre de l’Académie française, refusait ou se déclarait « fatigué » par les nombreuses étiquettes qu’on lui avait collées. Il était devenu à tour de rôle : « écrivain caraïbéen, écrivain ethnique, écrivain de l’exil. Jamais écrivain tout court. » (Laferrière 2005, 44) Il a décidé même d’écrire Je suis un écrivain japonais (2009) pour

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