Filiation protéiforme | 2026
28 Laura NICOLAE peu connus à ce moment-là par les étudiants de ma cohorte. Les romans et la prose courte de Cărtărescu lui-même ont donné une dimension à la fois fantastique et réaliste aux rues dans lesquelles lui et moi avons grandi. C’est Cărtărescu qui m’a dévoilé l’imaginaire inexploré de Bucarest, surtout le potentiel littéraire des blocs-appartements en béton gris et des contours fantaisistes des usines communistes de Colentina. Il a réinventé à travers ses personnages le charme brut d’une capitale fantasmée selon les caprices de ses rêves et de ses cauchemars. Depuis le jour où j’ai découvert, dans la prose de Cărtărescu, mon adresse et celle de l’ancienne fabrique de textiles Suveica , qui se trouvait juste en face de chez moi, je n’ai pas pu envisager Bucarest autrement qu’une ville imprégnée de réalisme magique. Mon premier roman et beaucoup de ma perception de la capitale roumaine se ressentent de cet éveil littéraire postmoderne même aujourd’hui, des années après mon dernier cours à l’université de Bucarest. Pendant mes études au Québec, j’ai poursuivi l’exploration du réalisme magique, en lisant Cent ans de solitude en compagnie d’une collègue des résidences universitaires. J’ai fait ainsi ma propre expérience des filiations au temps de la mondialisation : avec une amie mexicaine, j’ai plongé dans l’œuvre d’un auteur colombien, dont j’avais entendu parler grâce à un professeur roumain et à un autre, chilien, rencontré à l’institut Cervantès de Bucarest. Au Québec, j’ai été immergée également dans un univers fictionnel particulier. Àpart les thèmes, les obsessions et les préoccupations littéraires différentes, j’ai découvert de belles plumes à admirer et à prendre comme modèle pour mes projets d’écriture. En passant par l’esprit ludique de Réjean Ducharme et par la mélancolie sinueuse d’Anne Hébert, j’ai retrouvé les classiques ancrés dans les réalités sociales, dont le chef de file est Michel Tremblay, grand peintre de la vie privée, ou propulsés par l’envolée postmoderne, à l’instar de Robert Lepage, dramaturge polyvalent, porté par les ailes de l’universalité. Lors d’une entrevue télévisée qu’il a accordée à Stéphane Bureau en 2005, Robert Lepage affirmait à juste titre : « C’est très important d’être en contact avec ses racines. […] Les gens s’imaginent que pour faire un théâtre ou un travail dit international ou universel, il faut absolument faire des choses qui s’inspirent de l’international ou de l’universel. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne, l’universel, il est dans le local. Je paraphrase souvent
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