Filiation protéiforme | 2026

41 L’écriture impliquée d’Annie Ernaux : entre mémoire, éthique, filiation et héritage lutte, qu’elle « tente de cerner et de comprendre dans le texte lui-même » (2011, 8). Écrire la vie doit s’« inscrire dans une forme, des phrases, des mots » (Ernaux 2011, 8), action qui demande à « s’engager – et de plus en plus au fil des années – dans un travail exigeant » (2011, 8). Sans médiation dans le texte, la posture littéraire d’Ernaux est très bien définie car ce qui compte pour elle, c’est […] saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant (2011, 8). Dans Désécrire la vie , Antoine Compagnon accentue le fait qu’Ernaux refuse « le récit de vie ordinaire, les souvenirs, les Mémoires, l’autobiographie » (2009, 7) ajoutant que « le mouvement de l’écriture l’éloignera de son moi » (2009, 7). Dans Les années , Annie Ernaux rejette une autobiographie centrée sur le « je » ou l’explication de soi, comme elle l’indique : « Ce ne sera pas un travail de remémoration […] visant à la mise en récit d’une vie, à une explication de soi. Elle ne regardera en elle-même que pour y retrouver le monde. » (2008, 250). Pour Ernaux, il ne s’agit pas de se concentrer uniquement sur ses expériences personnelles, mais de les utiliser pour représenter le monde dans son ensemble. Elle veut dépasser la simple narration de sa propre vie pour explorer l’histoire collective et les transformations sociales. Ce choix marque une volonté de rendre son écriture universelle, en la connectant aux expériences vécues par d’autres, plutôt que de s’enfermer dans un récit strictement individuel. Ensuite, Ernaux choisit de ne pas utiliser le « je », qu’elle trouve trop subjectif, mais préfère les pronoms « on » et « nous », qui permettent de détacher le récit du seul individu pour le rendre collectif : « Aucun «je» dans ce qu’elle voit comme une sorte d’autobiographie impersonnelle – mais «on» et «nous» » (Ernaux 2008, 252). Cela montre sa volonté de créer une écriture impersonnelle où l’individu devient une partie d’un ensemble. En optant pour cette distance, Ernaux cherche à toucher une expérience partagée par toute une génération, plutôt que de se concentrer uniquement sur son vécu personnel. Ernaux utilise ces choix narratifs pour dépasser le récit intime et faire de son écriture une réflexion sur la société, l’histoire et la mémoire collective. Son écriture devient ainsi un moyen de représenter un vécu collectif, loin de l’autobiographie traditionnelle, et permet de saisir les dynamismes sociaux et historiques plutôt que de se contenter de retracer une expérience individuelle.

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