Filiation protéiforme | 2026

54 Andreea DOBRESCU la pièce manquante dont l’absence marquera les générations suivantes (sens imagé). Cette absence définitive du (grand-)père est rappelée également dans la préface de Suite indochinoise : Récit de voyage au Vietnam , lorsque Coatalem fait une courte biographie de cet ancêtre jamais rencontré : « Je ne l’ai pas connu ; mon père, né après son retour d’Indochine, ne m’en a guère parlé. Arrêté par la Gestapo en Bretagne, déporté en Allemagne, Camille mourra en 1944. » (SI, 9-10). Le cas du (grand-)père reste singulier dans l’histoire familiale illustrée par Jean-Luc Coatalem ; loin d’être une absence consentie, un abandon volontaire de son clan, la disparition de Paol amènera cependant la famille à son déclin, exigeant une restructuration des places et des rôles que chacun remplit. Ainsi, on a vu que le père accorde sa place à son fils, le père du narrateur, lui confiant toute la responsabilité que cette position de pater familias implique. Orphelin de père et délaissé par son frère aîné, Pierre est la représentation même de l’individu manquant de repères masculins dans la filiation, ce « handicap » ayant de fortes répercussions sur l’adulte qu’il deviendra, sur la manière dont il exercera lui-même sa fonction parentale. Pour reprendre les mots de Bruno Clavier, Pierre est « [l]’homme sans masculin » (2013, 57), cette amputation de la filiation enchaînant des troubles en son for intérieur : il ne peut pas se construire en tant que père puisqu’il manque de références masculines. Cette attente du père disparu (Paol) se traduit par l’impossibilité du fils (Pierre) de surmonter le passé, tous ces attributs étant associés à la masculinité. Si le père est la parole, l’incarnation du Discours, sa disparition coupe par effet opposé la parole au fils qui souffre d’une double perte : celle de son géniteur et, implicitement, celle de sa parole. La théorie de Bruno Clavier offre une explication pertinente pour le mutisme de Pierre pour qui la disparition du père entraîne la disparition de la parole, la réduction au silence. En fait, Pierre subit un double échec : il est un fils manqué et un père manquant. Dans La part du fils , le narrateur fait explicitement référence à la disparition de Paol, finalement vue comme la source noire, l’élément générateur du silence de Pierre : « Cette vision aura marqué Pierre à jamais, l’onde de choc le bouleversant des années après. Son mutisme faisait coupe-feu. Non, personne n’irait plus loin que ce rempart dressé contre sa peine puisque, derrière, l’univers s’était effondré. Et les autres devraient faire avec ça. Ou plutôt sans. » (PF, 26). Le refus de Pierre de répondre aux questions de son fils, d’accepter la quête de Paol et la résurgence du passé familial, ne fait qu’amplifier le

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=