Filiation protéiforme | 2026
55 Les (anti-)modèles parentaux. La filiation biologique entre déclin et travail de réparation sentiment d’abandon ressenti par le narrateur. Cette attitude continue d’en faire un père manquant, responsable de son fils manqué . Ainsi, quand le narrateur trouve finalement et après maintes hésitations le courage de s’adresser à son père, Pierre le repousse immédiatement, lui coupe une parole à peine reprise, échouant ou refusant une fois de plus à voir ce manque qui obsède son fils : « Ses yeux déjà ne me voyaient plus. Il baissa la tête […] et du coup je n’osais plus rien ajouter […]. » (PF, 203-204). Par sa présence absente et son silence, le père du narrateur est un personnage en quelque sorte négatif dans la vie de son enfant : il est en effet coupable de l’induction du sentiment de culpabilité chez son fils, honteux d’avoir essayé de parler contre la volonté de son père. Or, comme Guy Corneau le soutient, ces comportements parentaux décrivent un « „ paternage ” inadéquat » (2003, 27), un anti-modèle de la paternité. Lorsque le narrateur confie à Pierre son désir d’aller en Allemagne pour visiter les camps de concentration où Paol a été enfermé, celui-ci lui oppose seulement un silence qui ne peut cacher son mécontentement et la reviviscence d’une souffrance, tout cela entraînant un sentiment de culpabilité chez le fils. Et il appartient au narrateur de La part du fils de présenter, lui, les implications du courage d’exhiber la souffrance de sa famille et surtout celle de son père, ce qui déclenchera les sentiments de honte et de trahison envers les siens : « Il portait encore le poids de tout. Nous étions toujours au commencement et sa souffrance était bien là, vive, résurgente. Pourquoi étais-je le seul de ses enfants à désobéir ? Écrivain ? La belle affaire ! Alors, digue qui rompt, son visage céda, et Pierre se mit à pleurer en dedans, à pleurer invisiblement, et, comme à chaque fois, sa peine vint me faire barrage, déclenchant ma culpabilité, je redevenais le fils qui ne la boucle pas, le traître, celui-qui-veut-parler. » (PF, 203-204) Manquant lui aussi de repères masculins, Pierre est certes un père fautif, mais qui, paradoxalement, n’est pas entièrement coupable. En fait, l’écriture de Jean-Luc Coatalem plaide en faveur de ces pères taiseux, victimes d’une Histoire violente, d’une histoire familiale incomplète où le personnage du père représente un cas d’absence. Privé de la parole de son géniteur, sans références masculines, le père du narrateur adoptera un mode de paternité fautive : le silence comme une réaction contre la mort du géniteur, contre une expérience traumatique vécue, mais aussi comme
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