Filiation protéiforme | 2026

57 Les (anti-)modèles parentaux. La filiation biologique entre déclin et travail de réparation part, l’identification aux parents, suivant le principe de l’attachement à la figure des géniteurs et d’autre part, la différenciation ou la construction de la propre identité comme marque unique de chaque être humain. Si ces étapes ne sont pas cochées et que l’enfant est privé du contact avec l’un de ses géniteurs, il subit une amputation de références parentales et sera incapable de se définir, de se comprendre. Cela enchaînera à son tour un traumatisme intergénérationnel, signe d’une filiation avortée : les enfants manqués seront des parents manquants. 2.1. L’abandon familial : les conséquences d’une paternité déficitaire Que le père soit physiquement ou psychiquement absent, il établit par sa non-présence dans le foyer familial des relations dysfonctionnelles avec les autres membres de la famille. L’écriture de la filiation de Jean-Luc Coatalem met en évidence une famille où les deux parents occupent des positions complètement distinctes tant dans leur rôle que dans leur manière de se rapporter à leurs enfants. Alors que la mère est omniprésente, le père reste une présence fantomatique. L’absence physique du père (Paol) prive le fils (Pierre) de l’expérience du contact direct parce que la disparition définitive du géniteur dépouille l’enfant de son corps. Comme Guy Corneau le remarque, une conséquence majeure de l’absence du père est que « les fils sont laissés sans corps » (2003, 30). Or, le corps est le réceptacle de l’identité, le creuset où elle s’élabore, puisque « [l]’identité du fils est ancrée dans le corps du père » (Corneau 2003, 30). De ce point de vue, nous observons que le corps, en tant que représentation extérieure, et la psyché en tant que représentation intérieure de l’individu, de ses émotions et de ses affects, sont étroitement liés. Par ailleurs, le corps manquant du père conduit à une identité manquée du fils qui, dépouillé du corps du père, est en fait dépossédé de son identité même. Coatalem insiste beaucoup sur les conséquences de cette absence corporelle du (grand-)père, qui conduit à la fragilisation de l’identité des descendants. Ainsi, dans Suite indochinoise : Récit de voyage au Vietnam , l’auteur-narrateur part sur les traces des hommes de sa généalogie (le grand-père, le père et l’oncle) : il cherche en fait le corps de ces personnages absents de sa lignée. À plusieurs reprises, le narrateur parle d’une quête de l’ascendance masculine de sa famille, d’une quête de leur corps pour être capable de se définir lui-même, de se retrouver lui-même

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