Filiation protéiforme | 2026
58 Andreea DOBRESCU à travers les (corps des) autres : « ces trois soldats tranquilles […] sont les miens autant que d’autres moi-même. » (SI, 147). L’homme privé du corps de ses ancêtres sera incapable de construire sa propre identité puisqu’il s’agit là d’un processus physique reposant sur l’identification des caractéristiques d’unAutre (familial), pris comme modèle, et de l’assimilation partielle ou totale de ces éléments. Autrement dit, si le Moi se forme par le corps du père dans une série d’identifications avec celui-ci, l’absence de corps implique l’impossibilité du sujet de construire son identité. Selon Guy Corneau, « [p]our pouvoir être identique à soi-même, il faut avoir été identique à quelqu’un ; il faut s’être structuré en incorporant, en „mettant dans son corps”, en imitant quelqu’un d’autre » (2003, 23). Et l’auteur-narrateur de Coatalem de souligner les conséquences de l’absence corporelle du (grand-)père, qui fait défaut au (petit-)fils, risquant d’en devenir l’homme sans identité : « Ne rien tenter de savoir, n’était-ce pas les abandonner les uns et les autres, et me perdre à mon tour ? Au fond, à cause de ce manque, n’arriver jamais à me saisir en entier ? » (PF, 97). « [D]isparu trop tôt et mal » (PF, 38), Paol/ Camille Coatalem brise le cadre de la filiation, délaissant involontairement son fils, Pierre/ Jean. Orphelin de père, suffocant sous les attentions de sa mère, Pierre/ Jean s’enfoncera dans un silence insurmontable qui est son deuil à lui : « Silence du père. Silence sur le père. Silence des fils entre eux, quasi brouillés, à peine rabibochés. À plusieurs reprises, Pierre me l’avait demandé ou fait savoir, les proches penchant de son côté, mieux valait l’amertume d’un seul qu’une brouille générale : non, inutile de chercher quoi que ce soit, tu n’en diras rien, tu feras ce que tu voudras après, quand je ne serai plus là, inutile de remuer le passé, la guerre, ce paquet de larmes et de sang, pas question de „faire du fric avec les morts”, il n’y a pas de réponse à donner. » (PF, 135-136). Si le (grand-)père est l’incarnation de la parole, du Discours, sa mort équivaut conséquemment à une dissolution de la parole. Alors, le silence de Pierre apparaît comme un effet naturel de la perte du père, qui imprime une telle défiguration au langage qu’il l’annule complètement. D’ailleurs, Pierre est le témoin d’une époque violente, marquée à la fois par un drame historique collectif (la Seconde Guerre mondiale) et un drame familial (la mort de son père), autant d’événements que les mots ne sauraient reproduire. De plus, dans La part du fils , le narrateur fait plusieurs références au silence de son père Pierre, causé par la mort de Paol.
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