Filiation protéiforme | 2026

59 Les (anti-)modèles parentaux. La filiation biologique entre déclin et travail de réparation Non seulement absent physiquement pour une bonne partie de l’enfance de son fils qui est ainsi privé du corps de son père, mais aussi absent dans la présence, par le choix du silence, le père du narrateur sera à l’origine de véritables troubles psychiques chez son enfant. La plupart de ses problèmes seront causés par le mutisme du géniteur, ce qui intensifie le sentiment de privation chez le fils, démuni des siens, de son passé, de son histoire, en un mot de lui-même : « Que devenir dans cette absence de faits, de lieux et de mots ? J’étais comme dépossédé de moi-même. » (PF, 96). Dans ce contexte, le mutisme du père conduit à une castration du fils, c’est-à-dire à une impossibilité d’affirmer son identité (masculine). Chaque tentative d’approcher la douleur du père, d’aller au-delà de ce masque de silence est vouée à l’échec, car le père refuse de parler et refuse ce geste à son fils. Selon Corneau, le silence du père ordonne et ramène le fils au stade de la prime enfance quand l’enfant est fasciné par cette réserve qu’il prend pour une fermeté (2003, 17). En fait preuve le passage suivant, extrait de La part du fils , illustrant l’avortement d’une conversation sur le passé, sur la disparition du grand-père ; choqué par le courage du fils de prendre la parole qu’il lui a confisquée depuis l’enfance, Pierre refuse de parler à son enfant, maintenant adulte, lui niant ainsi l’affirmation de sa masculinité : « Mais, à chaque tentative, la discussion avait tourné à l’échauffourée (qui étais-je pour m’accaparer les défunts ?), aux phrases cinglantes, aux injonctions (cette fois-là, sous le choc, une paralysie figea quelques minutes mon visage du côté gauche et, lèvre pendante et œil larmoyant, je dus cacher ma pauvre gueule derrière un buisson), un „froid” s’instaurant durant plusieurs mois, comme si toucher à la filiation et à la mort restait deux tabous, comme si parler me rendait fautif […]. » (PF, 99). Le grief du silence du père revient de manière obsessive dans les récits de filiation de Coatalem car, plus encore que les autres formes d’absence, le silence ouvre une fissure dans le lien filiatif et menace la continuité générationnelle. Pour emprunter les mots de Viart, « le silence du père ne prive pas seulement l’enfant d’une meilleure connaissance de la réalité paternelle, il tranche aussi le lien avec les générations antérieures » (2009, 103). Cette conséquence de la paternité déficitaire est mise en évidence dans La part du fils , lorsque le narrateur, repoussé plusieurs fois par son père quand il aborde le sujet de ses ancêtres, craint

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