Filiation protéiforme | 2026
60 Andreea DOBRESCU de perdre tout contact avec son ascendance et ainsi de ne jamais saisir l’essence de son Moi : « Je comprenais la peine énorme de mon père. Il s’était forgé avec elle, il avait dû composer avec la déflagration originelle. Elle le constituait. La vérité d’un homme, ce peut être aussi sa souffrance. Mais même si elle était insoluble, insécable, jamais partagée, elle pesait sur moi par contrecoup. » (PF, 34). Dans l’écriture de la filiation de Jean-Luc Coatalem, le silence représente la marque de la perte, d’un deuil qui dépasse les manifestations normales à en atteindre les limites du pathologique. Incapable de faire face à la douleur d’avoir perdu son père, de manier ses propres sentiments, le père du narrateur s’emmure dans le silence à l’en faire devenir son signe distinctif, sa marque de souffrance. Aurélie Barjonet, dans un ouvrage intitulé L’Ère des non-témoins : La littérature des « petits-enfants » de la Shoah , considère d’ailleurs que les orphelins de la Shoah se confrontent à une double peine : « ils ont (eu) du mal à faire le deuil de leurs parents qu’ils n’ont pas longtemps connus et se sont sentis abandonnés […]. Ils n’ont pu hériter de rien, ou de si peu, de sorte qu’ils se sentent facilement dépossédés. » (2022, 54- 55). Le silence en tant que linceul du deuil marque donc une sorte de mur entre un passé traumatique et un présent construit à l’ombre de ce passé. En choisissant le silence à la place de la parole, ces pères taiseux disent plus que ce que les mots pourraient exprimer car le silence est leur modalité de parler aux générations suivantes. Aurélie Barjonet identifie trois explications au choix de la deuxième génération de se taire : soit les parents ne sont pas disposés à (re)vivre les mêmes afflictions ; soit ils craignent une contamination de la troisième génération par ce passé accablant ; soit ils considèrent que l’histoire de la première génération est leur droit ou tout au moins qu’ils ont plus de droits que leurs enfants (2022, 54). Or, le silence de la deuxième génération est, chez Coatalem, d’autant plus complexe qu’il est la manifestation simultanée des trois justifications apportées par Barjonet. En fait preuve le témoignage du narrateur, en lutte pour la récupération de son héritage de droit, de son passé familial et, implicitement, de l’histoire de Paol qui lui a été dérobée par son père : « Ce poids de mémoire close était devenu le mien. J’en restais meurtri, dépossédé de ma propre histoire. » (PF, 34). Au-delà de cette possible explication du silence paternel, on retient également l’idée que le père choisit de se taire pour éviter de répéter cette expérience de douleur ressentie immédiatement après la mort du géniteur. Parler signifie
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