Filiation protéiforme | 2026
61 Les (anti-)modèles parentaux. La filiation biologique entre déclin et travail de réparation raviver la souffrance ; revenir sur le passé de la famille signifie tourner en rond, ne jamais laisser derrière soi ce malaise : « Non, je n’allais pas l’entraîner vers ce passé, en raviver les plaies avec le sel de mes questions. » (PF, 98). Finalement, une possible interprétation de ce silence serait l’intention du père de mettre son fils à l’écart de ce qui lui causerait du mal : « Ce drame ne serait jamais le mien ; il ne me l’accordait pas ; pourquoi insister ? » (PF, 206). C’est le sacrifice d’un père qui essaiera de se camoufler sous le silence pour ne pas transmettre à ses enfants la douleur qui le gangrène : « Pierre, lui, ne s’en était jamais remis […] Il lui avait fallu être ce fils courageux qui dut porter le poids de l’absence sur ses épaules, grandir quand même, et que les heures de la Libération ne libéreront pas, creusé par ce gouffre, au final le constituant. » (PF, 32). En dépit de leur volonté, ces pères, enfants de victimes de guerre, échoueront dans leur tentative de tenir leurs enfants à l’écart d’un passé douloureux. Finalement, les traumatismes se prolongeront à travers le lien filiatif. Or, le blocage de ce transfert serait impossible puisqu’il se produit dans le contexte d’un trauma jamais soigné, transmis et reçu de manière involontaire, de génération en génération. Pour reprendre les mots d’Aurélie Barjonet, « la transmission de la première à la troisième génération concerne ou passe par la deuxième génération or cet intermédiaire est loin d’être neutre. » (2022, 41). De ces considérations, on comprend le rôle extrêmement important joué par la deuxième génération – dans les récits de Coatalem celle du père – puisqu’elle est le filtre par lequel l’information héréditaire passe (ou ne passe pas), tout en décidant sur la nature de cet héritage. Questionnant ce sujet, les spécialistes en psychothérapie arrivent à distinguer entre une transmission directe et une transmission indirecte du traumatisme. Alors que dans le premier cas, « ce qui est transmis n’est pas le traumatisme lui-même, mais l’altération des capacités parentales de la première génération », dans le deuxième, « les enfants apprennent à penser de manière perturbée, suivant le modèle de leurs parents » (Fossion et al. 2003, 525). Quoi qu’il en soit, la souffrance transgénérationnelle indique une manifestation pathologique du deuil, causée par une incapacité ou par une indifférence à l’intériorisation de la perte. Or, un deuil chronicisé implique une atteinte à la psyché de l’individu car, comme Barjonet l’affirme, « le traumatisme modifie le fonctionnement cérébral et entraîne une modification génétique » (2022, 35-26). C’est pour cette raison que le narrateur arrive à se demander s’il a hérité, lui aussi, du mutisme des
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