Filiation protéiforme | 2026
62 Andreea DOBRESCU générations précédentes : « N’avais-je pas, moi aussi, cette manie du cloisonnement, cette propension au silence ? » (PF, 38). Le silence, en tant que manifestation d’un deuil inachevé, viendrait donc des traumas héréditaires qui modifient la structure de la psyché ; poussé à l’extrême, le non-dit prend les dimensions d’une grave affection cérébrale, d’une psychose qui nuit aux relations de l’individu avec les autres jusqu’à annuler presque tout contact humain. La part du fils est le livre où Coatalem s’attarde avec minutie sur les effets psychiques produits par le silence comme modalité de faire le deuil : cela entraîne des troubles de comportement et de pensée, tant chez le père que chez son fils. Le point culminant de ce mal est atteint lorsque le narrateur, profondément troublé par ces traumas héréditaires, cherche à se guérir, à freiner la transmission de ces psychoses familiales : « ce qui avait bouleversé mon père me faisait souffrir à mon tour, c’était devenu mon héritage, ma part, et il m’avait fallu à un moment consulter un psychologue pour essayer de sortir de cette spirale qui, d’une génération sur l’autre, recommençait et me rongeait. » (PF, 96-97). Si le silence du père se répercute sur la structure interne du fils en modifiant son développement psychique, il est question ici d’une obsession qui s’installe dans l’univers psychologique de l’individu afin de ne plus le quitter. En affirmant que « le silence était son deuil » (PF, 96), l’auteur-narrateur lie le mutisme du père à la mort du (grand-)père, nommant explicitement cette hantise : c’est l’« ombre tutélaire qui [l]’obsède et [le] précède, Camille Coatalem, [son] grand-père paternel. » (SI, 9). Pourtant, à notre sens, ce n’est pas le grand-père qui hante le petit-fils et génère ses traumas, mais plutôt le silence gardé sur lui et sur le passé familial. Nous nous rallions aux idées de Nicolas Abraham et de Maria Torok qui soutiennent que les fantômes du passé sont une « invention des vivants. Une invention, oui, dans le sens où elle doit objectiver, fût-ce sur le mode hallucinatoire, individuel ou collectif, la lacune qu’a créée en nous l’occultation d’une partie de la vie d’un objet aimé. […] C’est dire que ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter, mais les lacunes laissées en nous par les secrets des autres. » (1987, 427). Dans La part du fils , le narrateur parle de ce « fantôme » du grand-père paternel qui hante non pas par son absence, mais à cause du non-dit, de la famille qui garde un secret total sur ce proche : « enfant de déporté, tu ne fais toute ta vie qu’attendre un retour […] mais comme personne ne vient, que tout est vide, que le monde
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