Filiation protéiforme | 2026
63 Les (anti-)modèles parentaux. La filiation biologique entre déclin et travail de réparation n’est qu’absence et brouillard, tu te résous à croire aux fantômes, aux ombres et aux intersignes dans les arbres et dans les nuages, et tu finis par transmettre ça, sans le vouloir. » (PF, 205-206). Associant la notion de fantôme à celle de « crypte », Abraham et Torok (1987) ne désignent pas nécessairement par cette dernière le tombeau où le corps gît, sinon l’univers mental de l’individu travaillé par les non-dits. Les études de Serge Tisseron viennent éclaircir cette idée de la crypte comme lieu où sont enfermés les secrets familiaux. Pour lui, il s’agit de « l’existence d’une crypte à une génération qui est la cause des fantômes à la génération suivante » (2011, 85). D’ailleurs, l’écriture de Jean-Luc Coatalem trahit cette hantise comme l’effet des secrets familiaux, enfouis par la deuxième génération et qui obsèdent la troisième génération. Ce n’est pas le fantôme du grand-père qui hante de manière obsessive son petit- fils, mais le secret que le père tient à son égard, l’occultation du passé : « ce que nous ne savions pas me hantait, moi, et ce qui était tu, effacé ou presque, m’ordonnait encore. Qui était Paol, qu’avait-il fait ? Pourquoi donc étais-je travaillé par cet „avant” ? » (PF, 32). 2.2. La (re)prise de la parole : réparer les traumas transgénérationnels 8 L’écriture de la filiation chez Jean-Luc Coatalem marque une prise de parole par une troisième génération dont il se fait le représentant et qui ne peut (plus) se taire. Dans ce qui suit, nous nous pencherons sur la dimension non cathartique (parce que les mots ont du mal à reproduire et à faire oublier la violence de la guerre pendant laquelle ces individus ont perdu leurs ancêtres), mais bien thérapeutique de l’investigation familiale. Ainsi, nous démontrerons comment et dans quelle mesure cette enquête sur l’ascendance, matérialisée sous la forme d’un livre pour la postérité, est curative. À propos de la littérature produite par les « petits-enfants de la Shoah », Aurélie Barjonet (2022,19) observe une particularité de leur écriture qu’elle résume par un « malgré tout », car « ils veulent tout savoir, 8 Voir Andreea Dobrescu. « Délit(s) politique(s) et crime(s) contre l’humanité chez Jean-Luc Coatalem », in Agapes Francophones 2023 . Timișoara, Editura Universităţii de Vest din Timișoara, 2023, p. 151-169.
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