Filiation protéiforme | 2026

64 Andreea DOBRESCU tout retrouver, tout raconter, tout comprendre, en devinant néanmoins que c’est impossible ». Bien que conscient que cette enquête ne lui apportera pas une vérité intégrale, l’auteur-narrateur de Coatalem s’obstine à aller le plus loin possible dans ses investigations, jusqu’à l’épuisement de toutes les sources documentaires. Il se demande et se répond, poussant au maximum sa démarche lucide, poursuivie en dépit de la conscience de résultats tronqués (par le silence, le temps, l’oubli, etc.) : « Ou était- ce autre chose, usé et confit par le temps, depuis indétectable ? Nous ne l’apprendrions jamais. » (PF, 145). Même s’il sait qu’il ne découvrira qu’une partie de son histoire familiale, cela ne l’empêche pas de continuer son (en)quête. À la lecture des œuvres de Coatalem, au premier rang desquelles La Part du fils , une idée s’impose : le non-dit est impossible pour la troisième génération qui se fait le porte- parole de ses ascendants réduits au silence. Sans pénétrer davantage le domaine de la psychogénéalogie, nous nous résumons à dire que l’acte de parler (qu’il prenne la forme d’une enquête, d’un livre ou de tout autre moyen de restitution du passé) équivaut, dans ce cas, à une psychothérapie familiale. Situant ses recherches dans la continuation des travaux de Nicolas Abraham et de Maria Torok, Anne Ancelin Schützenberger s’attarde sur les notions de crypte et de fantôme , considérant que ce fantôme sort de la « tombe mal fermée d’un ancêtre » (1997, 60), à la suite d’une mort qui met les autres membres de la famille en difficulté, dû à la nature du problème, qu’il s’agisse de quelque chose de honteux ou d’inacceptable, de douloureux. Or, si ce fantôme – dans les récits de Coatalem, le grand- père – habite le corps-crypte des descendants (dans ce cas, le père du narrateur) via ce que Schützenberger appelle une « introjection manquée » (1997, 60), l’enquête du (petit-)fils vient au secours de ce ratage, en essayant un (nouveau) rapprochement et une (nouvelle) tentative d’appropriation psychique de ce fantôme. Et l’auteur-narrateur de suggérer, dans La part du fils , cette libération qui agit en deux directions puisque la fouille du passé, surtout celle du grand-père, est censée le libérer et libérer (les descendants de ce « fantôme ») : « Toutefois, cette recherche de Paol était devenue mienne, elle me revenait ; elle était mon droit autant que mon devoir. Il s’agissait de rattraper Paol pour mieux le quitter, qu’il nous quitte aussi. » (PF, 219). Si l’on accepte la théorie de Schützenberger, la parole devient, entre autres moyens propres à l’individu pour s’exprimer, une thérapie car « [q]uand on permet aux gens de s’exprimer , et qu’on les aide à parler,

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