Filiation protéiforme | 2026

65 Les (anti-)modèles parentaux. La filiation biologique entre déclin et travail de réparation les fait dessiner, rejouer les scènes […] on arrive ainsi à terminer, à clore un traumatisme et un deuil par un acte symbolique, terminant ainsi les tâches inachevées » (1997, 190-191). Dans Suite indochinoise : Récit de voyage au Vietnam le narrateur (petit-)fils fait le premier pas dans ce vaste projet restitutoire (on emploie ici le mot avec le sens thérapeutique ) pour se remettre du traumatisme transgénérationnel ; c’est en refaisant le chemin parcouru autrefois par son grand-père que le petit-fils a l’impression d’« enfiler les chaussures d’un autre » (SI, 104), et il s’agit certainement des chaussures de son grand-père. Corps sans sépulture, cet ancêtre erre pour trouver son tombeau, de sorte qu’il semble être partout et nulle part. Or, pour « clore » le deuil et pour aider ce fantôme à retrouver sa sépulture, le petit-fils réalise plusieurs gestes symboliques. Si dans Suite indochinoise , il défile dans le paysage saïgonnais en l’honneur de son grand- père, dans La part du fils , le narrateur réalise plusieurs actes symboliques à portée thérapeutique : « j’avais récité pour Paol, debout et cette fois seul, la tête vers le ciel, une sorte de prière des morts, et que tout avait été prononcé, son nom breton de forêt et d’étang, celui de ses fils, de ses petits-enfants » (PF, 239). Par l’accomplissement de cet acte symbolique qu’est la prière-sacerdoce, murmurée au nom de cet ancêtre, le petit-fils réussit à s’approprier une partie non seulement de son grand-père, mais aussi de son père, ce qui prouve une réparation des traumas familiaux par la clôture du deuil : « et cela m’avait consolé de la distance, du temps ancien, de ce qui subsistait à peine au milieu de ce qui était perdu, de ce qui avait eu lieu ici, en silence et dans le fracas, ce vers quoi j’étais remonté, et d’apprendre cela aurait peut-être apaisé Pierre à un âge où il faut l’être… » (PF, 239). En faisant honneur à ce devoir, le narrateur devient ce que Bruno Clavier appelle l’« enfant thérapeute de ses parents » : dans le contexte d’un traumatisme non-surmonté par le parent, celui-ci est incapable de nouer des relations normales, d’accorder l’attention qu’il mérite à son enfant, ce qui déterminera ce dernier à restituer à son géniteur ce qui lui a manqué, de soulager sa peine (2013, 181-182). Une autre modalité de guérir soi- même est la libération du « fantôme » du (grand-) père de la crypte où il a été enfermé dans le silence, par un deuil mal fait, mais aussi par une mort injuste qui l’avait laissé sans sépulture. De retour d’Allemagne, le narrateur envoie le dossier de ses recherches à son père et celui-ci décide finalement de parler en adressant à son fils les quelques documents qu’il possède sur le (grand-)père. Or, que pourrait signifier cette reprise de la communication sinon la libération

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