Filiation protéiforme | 2026
70 Ioana MARCU Introduction Pour savoir qui l’on est, il faut savoir d’où l’on vient ; il faut se retourner vers un passé plus ou moins lointain avec ses non-dits qu’il faut déterrer et comprendre afin de pouvoir avancer dans la vie, (re)construire son parcours, son identité, son histoire. Lorsque l’histoire familiale est lacunaire, qu’elle comporte des zones d’ombre, il faut faire un détour, remonter le fil de l’épopée du clan à la recherche des informations qui puissent combler les points obscurs de notre filiation. Enquête généalogique, archives, journaux, documents officiels, lettres, discussions avec les proches sont des outils à la portée d’un individu à l’identité fragmentée décidé à s’acheminer vers une origine qui équivaudrait à l’épreuve des questions longtemps restées sans réponse et l’annulation d’un passé fait d’omissions, de secrets, de non-dits, de fractures. Cette reconstruction du puzzle archéologique familial est souvent difficile car, le plus souvent, une pièce, parfois la plus importante – l’histoire du père – manque. La littérature s’est bien sûr emparée de ce sujet, en transformant la narration en réponse à la fragmentation de la mémoire familiale et en un travail de reconstruction d’une histoire personnelle brisée. Dominique Viart fixe la naissance des récits de filiation dans les années 1980 ; jouant dès le début un rôle important dans la production littéraire française (et pas seulement), cette forme littéraire continue, selon Viart, « de produire encore aujourd’hui des œuvres substantielles. C’est dire qu’elle constitue un trait majeur de la littérature contemporaine » (2019, 9). Dans notre contribution, nous nous intéresserons à la manière dont l’absence ou le silence du père déclenche l’(en)quête identitaire chez Nili et Nina – protagonistes des romans La Mer Noire dans les Grands Lacs 1 (2021) d’Annie Lulu et Loin de mon père 2 (2010) –, une (en)quête qui articule déplacement, mémoire et reconstruction. Dans un premier temps, nous montrerons que les romans de notre corpus s’inscrivent dans la tendance littéraire contemporaine qui explore les absences familiales commemoteur narratif et identitaire. Ensuite, nous analyserons la figure du 1 Annie Lulu, La Mer Noire dans les Grands Lacs , Paris, Julliard, 2021. Désigné dorénavant à l’aide du sigle (MNGL), suivi du numéro de page. 2 Véronique Tadjo, Loin de mon père , Paris, Actes Sud, 2010. Désigné dorénavant à l’aide du sigle (LP), suivi du numéro de page.
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