Filiation protéiforme | 2026

71 Père absent, identité fragmentée : quête de filiation et reconstruction de soi chez Annie Lulu et Véronique Tadjo père en tant que présence manquante ou silencieuse, générant une filiation en creux et une rupture dans la transmission. Dans un troisième temps, nous verrons que le déplacement – qu’il soit géographique, temporel ou symbolique – constitue pour les narratrices un outil essentiel de restitution et de reconstitution de la mémoire familiale. Enfin, nous mettrons en lumière le rôle fondamental de l’enquête dans la reconstruction et la réparation identitaires, en tant que processus permettant de faire émerger une parole longtemps tue et de réinscrire les héroïnes dans une lignée familiale réinventée. 1. Fouiller les absences ou l’écriture d’une filiation Dans le récit de filiation, cette forme littéraire privilégiée pour interroger les origines et restaurer une continuité identitaire mise à mal par le silence ou l’absence d’un chaînon familial essentiel, la figure du père – absent, silencieux, méconnu, inconnu ou décédé – occupe une place paradoxale : tout en étant le maillon manquant de la chaîne identitaire, il devient le point de départ d’une enquête qui engage mémoire, déplacement et introspection dans le but de reconstituer l’histoire familiale. Cette absence de (re)père donne donc lieu, selon Viart, à une « enquête sur l’ascendance du sujet » (2009, 96) dont le but est double : le narrateur (et l’auteur) cherche à déterrer des secrets enfouis dans les tréfonds de l’histoire familiale (et, parfois, de l’Histoire) ; cette descente dans le passé (et, parfois, dans « l’enfer ») lui procure « une meilleure connaissance […] de lui-même à travers ce(ux) dont il hérite » (Viart 2009, 96). Les auteurs qui choisissent (souvent pour des raisons personnelles) comme moyen d’expression ces récits d’une transmission ratée, mettent l’accent sur l’enchaînement de l’(en)quête : ses étapes, ses avancées et ses régressions, ses modalités, ses découvertes heureuses ou déchirantes, ses liens ou ses comptes à rendre à la macro-histoire, élément indissociable de tout parcours individuel. Le récit (ou le roman) de filiation prend alors la forme d’un texte hybride, mi-enquête intime mi-exploration historique, peuplé d’éléments disparates au départ, dont la signification se construit au fur et à mesure que l’investigation et la restitution avancent, que les vides se comblent, permettant ainsi de réédifier l’espace-temps familial. Les romans La Mer Noire dans les Grands Lacs d’Annie Lulu et Loin de mon père de Véronique Tadjo s’inscrivent pleinement dans ce lignage littéraire, narratif et introspectif, qui interroge les silences, les

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