Filiation protéiforme | 2026

72 Ioana MARCU absences et les fractures de la mémoire familiale. Lulu, écrivaine aux origines multiples – père congolais, mère roumaine, immigrée en France après avoir passé les premières années de son enfance en Roumanie – donne la parole à Nili Makasi, une héroïne issue d’un métissage culturel et géographique problématique 3 qui entreprend un voyage, à la fois spatial (de Roumanie en France et, puis, au Congo) et spirituel, pour retrouver les traces d’un père lointain et énigmatique, dans un contexte transnational qui complexifie davantage la quête. Tadjo, autrice franco-ivoirienne née à Paris, construit son roman autour de la figure de Nina, jeune femme métisse, contrainte, à la suite de la mort de son père, de revenir en Côte d’Ivoire (pays de sa naissance) et d’affronter les non-dits et les silences qui ont modelé son existence. Les deux textes (portant, à des degrés différents, certes, l’empreinte de l’autobiographique) se construisent autour de questions familiales, voire généalogiques. Lulu et Tadjo y explorent la figure du père absent , manquant, presque inexistant, voire méconnu, dont le silence – à envisager en tant qu’absence physique et secret – empêche les enfants d’hériter d’une histoire familiale complète et d’être ainsi liés à la famille élargie et aux générations antérieures. Tout en ayant un parcours complètement différent (père inconnu vs. père (mé)connu, père absent vs. père admiré, « mère-ogresse » vs. mère indifférente, enfance dans un environnement hostile, marqué par le racisme et le rejet maternel vs. enfance marquée par l’indifférence de la mère, etc.), Nili et Nina partagent une même destinée sous le signe d’un vide affectif qui déclenche, à un certain moment, suite à un déclic (la volonté de confronter le père qui l’a quittée avant qu’elle puisse en garder des souvenirs pour Nili, et la mort de son père pour Nina), un double mouvement – géographique et intérieur – visant à rétablir la continuité de la mémoire familiale et à reconstruire une identité brisée. Chez Annie Lulu et Véronique Tadjo, l’absence ou le silence du père est bien plus qu’une faille dans la transmission. Ce manque agit également comme catalyseur narratif et identitaire. Il suscite une investigation, une quête identitaire où le voyage, la mémoire et la parole s’articulent pour recomposer une filiation fragmentée. Cette lacune de l’archéologie familiale – un père absent, c’est-à-dire inconnu pour Nili et « fragmentaire » pour Nina – contraint les héroïnes à traverser des 3 Elle sait ce que cela signifie d’être une enfant métisse dans une Roumanie à peine sortie de l’influence du Conducător et de l’époque communiste : humiliation, racisme, incompréhension, rejet.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=