Filiation protéiforme | 2026
73 Père absent, identité fragmentée : quête de filiation et reconstruction de soi chez Annie Lulu et Véronique Tadjo frontières géographiques, culturelles et émotionnelles pour reconstituer leur histoire. Ainsi, le récit – à la première personne chez Lulu, prenant la forme d’une longue confession intime que sa narratrice adresse à son fils pas encore né ; à la troisième personne chez Tadjo – devient un espace de réparation symbolique : en restituant la mémoire paternelle et en affrontant les non-dits, Nili et Nina transforment une perte, un passé dissimulé, en ressource, réinventent leur place dans la lignée familiale et ouvrent la voie à une redéfinition plus fluide et plurielle de leur identité. Dans la construction de leurs récits, les deux romancières empruntent une approche quasi archéologique ce qui transforme les narratrices – Nili Makasi et Nina – en de véritables fouilleuses : lorsqu’un élément déconcertant bouscule leurs vies quasi ordinaires, elles se mettent à dépouiller des secrets, à dépoussiérer un passé, des rencontres, des événements trop longtemps occultés, en explorant l’histoire familiale, et plus précisément celle du géniteur ; elles parviennent à trouver des réponses à la question « qui a été (vraiment) mon père ? » et à reconstituer ainsi leur parcours in/méconnu non pas dans un ordre chronologique, mais plutôt dans un ordre arbitraire où ce qui prévaut, ce sont les sentiments, les sensations. Enracinées dans un présent dont elles se sentent assez étrangères, les deux jeunes filles vont remonter progressivement « le temps, collecte[r] peu à peu souvenirs, témoignages, objets qui [leur] permettront de déchiffrer le passé » (Viart 2019, 14), tels que des lettres, des journaux intimes, des photos, et d’autres objets à valeur évocatrice. Grâce à de tels objets-témoins d’un passé énigmatique, que Barthes appelle « biographèmes » 4 , la mémoire convoquée est « une mémoire matérielle et non de simples souvenirs mentaux » (Viart 2019, 14). Les romans signés par Annie Lulu et Véronique Tadjo relèvent alors de ce que Viart appelle « éthique de la restitution » (2019, 16) : les narratrices auxquelles Lulu et Tadjo confient la parole s’efforcent d’« établir ce qui a eu lieu, de reconstituer ce qui s’est défait » (Viart 2019, 16), de faire apparaître ce qui a été longtemps passé sous silence. Elles ont besoin de sonder l’in-savoir qui les précède et « dont [elles] procèdent » (Viart 2019, 20) pour se (re)connaître elles-mêmes, pour 4 Pour Barthes, il s’agit de petits fragments de vie – des détails, des goûts, des gestes, des inflexions – qui, selon lui, sont plus révélateurs de la personne que les faits biographiques classiques. Ce sont des éclats de personnalité, porteurs de sens et d’émotion. Voir Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola , Paris, Seuil, 2016 [1977].
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