Filiation protéiforme | 2026

74 Ioana MARCU comprendre leur héritage, parfois difficile à assumer. Grâce à ce travail de reconstitution d’un puzzle familial lacunaire, Nili et Nina parviennent aussi à « rendre quelque chose à quelqu’un » (Viart 2019, 20), c’est-à-dire à faire « parler » un individu-étrange étranger, à savoir le père. Pour Viart, il s’agit donc de « rendre leur existence à ceux qui s’en sont trouvé dépouillés : leur conférer une légitimité perdue, leur restituer une dignité malmenée » (2019, 16), et, ajoutons-nous, leur pardonner des erreurs (involontaires) afin de commencer une nouvelle aventure. La Mer Noire dans les Grands Lacs et Loin de mon père produisent alors un double, voire un triple, récit. D’abord, il y a l’enquête menée par les deux narratrices, qui entraîne un déplacement géographique d’un pays à un autre, d’un continent à un autre, et aussi un déplacement symbolique, dans le temps, grâce à des souvenirs ou à des objets-témoins. Ensuite, il y a le récit de vie du père qu’elles recomposent à partir de traces, de souvenirs épars, et dont elles pénètrent les secrets. Enfin, il est question du récit de la reconstruction identitaire de Nili et Nina, héritières d’une identité hybride, mouvante, entre-les-deux. 2. Le père comme figure absente ou silencieuse : une filiation en creux Dans les romans La Mer Noire dans les Grands Lacs et Loin de mon père , on découvre le personnage du père à travers la perspective narrative de Nili et Nina, les deux narratrices-filles. Elles invoquent, d’une certaine manière, un « fantôme » 5 , font ressurgir un individu absent – leur père manquant – qu’elles tentent de recréer à partir « d’une recension d’archives, d’une collecte de témoignages et d’une confrontation des rumeurs familiales » (Demanze 2009b, 79) Cette dynamique de quête, centrée sur la figure du père, suppose d’abord de comprendre les modalités mêmes de son absence et les effets qu’elle produit sur la transmission. Qu’il s’agisse d’un éloignement géographique, d’un silence volontaire ou d’un décès, l’absence paternelle agit comme un élément structurant de l’intrigue et de la construction 5 Dans son article « La fabrique des fantômes », Laurent Demanze affirme : « pour formuler une identité rétive de soi, ces héritiers doivent faire surgir les êtres disparus et se plonger dans une mémoire enfouie. Autant dire une invocation des fantômes » (2009b, 79).

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