Filiation protéiforme | 2026
75 Père absent, identité fragmentée : quête de filiation et reconstruction de soi chez Annie Lulu et Véronique Tadjo identitaire des protagonistes. Le père est alors un « maillon manquant » de la chaîne identitaire, dont le silence creuse un vide que le descendant s’efforce de combler. Dans La Mer Noire dans les Grands Lacs comme dans Loin de mon père , l’absence du patriarche de la famille se manifeste sous des formes différentes mais convergentes, dessinant un portrait complexe du père absent ou silencieux et des conséquences que ce manque entraîne sur la mémoire familiale. 2.1. Modalités de l’absence Chez Annie Lulu, le père est un personnage aux contours flous, dont, au début, on ne sait pas s’il est toujours vivant. C’est plutôt un individu lointain, insaisissable, que Nili souhaite éperdument retrouver afin d’obtenir des réponses à des questions essentielles sur lesquelles repose l’équilibre de toute sa vie. Exaucé Makasi Motembe est né en République démocratique du Congo. Il est venu en Roumanie dans le cadre de ses études et de son engagement politique, étant un militant panafricaniste, passionné par les idées révolutionnaires et la justice sociale, « un idéaliste promis à une grande carrière dans son pays, […] qui voulait fonder les États-Unis d’Afrique » (MNGL, 13). C’est ici qu’il rencontre Elena Abramovici, jeune étudiante en Lettres, lors d’une « petite fête un soir de mars 1989 » (MNGL, 13), sur « le campus universitaire de Iaşi » (MNGL, 15). Il est captivé par « la vie vivante emprisonnée dans [cette] fille radieuse » (MNGL, 17) et la croit capable d’affronter les pressions extérieures dans le but de préserver leur amour. Ils se sont rapprochés malgré les préjugés racistes de la société roumaine, ayant en commun des idées sur la justice sociale, la littérature africaine, et la situation politique. Mais peu à peu, leur relation évolue de manière tragique, passant de la passion à l’éloignement, jusqu’à devenir une forme d’étrangeté douloureuse. Tombée enceinte, Elena refuse d’épouser Exaucé et, malgré sa volonté de se faire avorter, elle accouche de Nili – cette fille qu’elle n’a pas voulue, qu’elle ne pourra jamais aimer d’un amour maternel passionné – dans un contexte difficile, sans soutien familial. Exaucé reconnaît sa fille, empêchant ainsi « que [elle soit] placée sous la contrainte de l’État dans une casa de copii » (MNGL, 45). À cause des circonstances politiques difficiles au Congo et en Roumanie, Exaucé est bientôt contraint de rentrer dans son pays et
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