Filiation protéiforme | 2026

76 Ioana MARCU d’abandonner, involontairement, la femme qu’il aimait et l’enfant nouveau-né auquel il restera à jamais attaché spirituellement. Pour Nili, ce départ équivaut à une trahison. Son père ne sera jamais à ses côtés, ni physiquement ni affectivement, ce qui la blesse profondément. La jeune fille vit cette absence comme une privation qui laisse son empreinte sur son identité et sur son rapport au monde. Issu d’un autre pays, le père incarne un ailleurs géographique et culturel qui nourrit l’imaginaire de la narratrice tout en l’empêchant de construire un récit cohérent de ses origines. Cette absence physique se double d’un manque d’informations fiables : le père reste une figure floue, évoquée par bribes, souvent par la voix des autres. En Roumanie, Elena refuse de manière acharnée d’aider sa fille à déchiffrer le secret qui pèse sur son géniteur ; ce n’est qu’en France, et puis au Congo, que Nili a l’occasion de reconstituer l’image de ce père lointain qui s’avère tellement différent de ce qu’elle avait imaginé. Dans Loin de mon père , l’absence du patriarche prend une forme radicalement différente : elle est, dès le début, irréversible. Lorsque Nina entreprend son voyage vers la Côte d’Ivoire, elle sait qu’elle ne retrouvera plus son père vivant. Et même dans la quête posthume qu’elle entame, ce n’est pas le père qu’elle a connu qu’elle découvre, mais un homme étranger, dont elle tente de recomposer l’image et d’accepter l’héritage. La mort de Kouadio Yao précède le début de l’intrigue et déclenche l’(en)quête de la narratrice en Côte d’Ivoire, pays de ses origines. Tout au long du roman, Nina rassemble des éléments disparates de l’histoire de son père (et de sa mère également) : des bribes de conversations eues avec ses parents durant les années passées ensemble, des secrets que la famille élargie lui dévoile après la mort du père, les actes de naissance que ses frères et sœurs lui montrent. Ces détails lui permettent de reconstituer la vie de son géniteur, de synthétiser ses croyances (inattendues) et de restituer le panorama des relations complexes qu’il a entretenues avec sa famille « officielle », sa famille « secrète » et avec d’autres personnes de son entourage. Kouadio Yao, originaire de la Côte d’Ivoire, a suivi des études de médecine à Paris. Conscient des sacrifices faits par sa famille afin de lui offrir cette opportunité d’étudier en France, il s’est senti obligé de mettre tout en œuvre pour réussir. À son départ, sa mère l’avait mis en garde cependant : « Concentre-toi sur ton travail. Ne regarde pas les femmes blanches, cela t’amènera des ennuis. Reste toujours dans le droit chemin. » (LP, 85). Malgré son investissement, il se passe exactement ce que sa mère redoutait qu’il ne commette.

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