Filiation protéiforme | 2026
78 Ioana MARCU que sa fille soit à ses côtés, ce qui renforce le sentiment de rupture et de non-dits dans leur relation. Dès son arrivée à Abidjan, Nina est submergée par le vide laissé par son père. Elle ressent une absence insupportable en pénétrant dans la maison familiale. Elle pleure dans les bras de ses tantes, puis s’isole dans la chambre de son père, où elle s’allonge sur son lit, cherchant à retrouver son odeur, ses objets, ses traces. 2.2. Impact sur la transmission Si l’absence du père constitue le point de départ de la quête identitaire dans les deux romans, c’est surtout à travers ses effets sur la transmission – qu’elle soit généalogique, culturelle ou symbolique – que se révèle toute la complexité du lien filial et les tensions qu’il engendre. Louise Grenier souligne d’ailleurs que « [l]es filles souffrent du mal de père […]. Fatale à certaines, jamais sans conséquences, l’absence du père, qu’elle soit constante ou intermittente, institue une faille dans l’être. Autour de cette faille, elles tentent de se reconstruire » (2004, 11). Et à l’autrice d’ajouter plus loin : « Certes, une fille peut vivre sans père, mais sa vie est alors amputée de ce qui constitue un axe identitaire, de ce qui fonde sa subjectivité et son rapport à autrui » (2004, 31). Dans les romans La Mer Noire dans les Grands Lacs et Loin de mon père , l’absence paternelle entraîne un échec partiel de la transmission. La mémoire familiale se présente comme un puzzle dont certaines pièces ont été volontairement écartées. Le silence du père – qu’il soit choisi ou imposé par les circonstances – laisse à Nili et Nina un héritage lacunaire, qui fragilise leur sentiment d’appartenance et intensifie (notamment chez la narratrice du roman La Mer Noire dans les Grands Lacs ) la conscience de l’étrangeté. Ce déficit mémoriel ne se limite donc pas à une simple perte d’informations : il affecte la perception que les héroïnes ont d’elles-mêmes. Chez Lulu, le père est un vide autour duquel s’organise la quête identitaire de Nili. Il est un homme dont l’histoire est morcelée, éclatée entre plusieurs continents, langues et cultures. La narratrice, née d’un métissage entre la Roumanie et le Congo, ne connaît de son père qu’un récit fragmentaire, transmis par bribes et silences. Ce manque d’informations, cette impossibilité de nommer et de situer précisément le père, crée une tension identitaire profonde. Le père devient une énigme à résoudre, un puzzle dont les pièces sont disséminées dans l’histoire familiale, mais aussi dans l’histoire collective des migrations et des conflits.
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